dimanche 3 juillet 2011

Histoire du Mari et du Perroquet

Un bon homme avait une belle femme ; il l’aimait avec tant de passion, qu’il ne la perdait de vue que le moins qu’il pouvait. Un jour que des affaires pressantes l’obligeaient à s’éloigner d’elle, il alla dans un endroit où l’on vendait toutes sortes d’oiseaux ; il y acheta un perroquet, qui non seulement parlait fort bien, mais qui avait même le don de rendre compte de tout ce qui avait été fait devant lui. Il l’apporta dans une cage au logis, pria sa femme de le mettre dans sa chambre, et d’en prendre soin pendant le voyage qu’il allait faire ; après quoi il partit.
A son retour, il ne manqua pas d’interroger le perroquet sur ce qui s’était passé durant son absence ; et là-dessus, l’oiseau lui apprit des choses qui lui donnèrent lieu de faire de grands reproches à sa femme. Elle crut que quelqu’une de ses esclaves l’avait trahie ; elles jurèrent toutes qu’elles lui avaient été fidèles, et elles convinrent qu’il fallait que ce fût le perroquet qui eût fait ces mauvais rapports.

Prévenue de cette opinion, la femme chercha dans son esprit un moyen de détruire les soupçons de son mari et de se venger en même temps du perroquet. Elle le trouva : son mari étant parti pour faire un voyage d’une journée, elle commanda a une esclave de tourner pendant la nuit, sous la cage de l’oiseau, un moulin à bras ; à une autre, de jeter de l’eau en forme de pluie par le haut de la cage ; et à une troisième de prendre un miroir et de le tourner levant les yeux du perroquet, à droite et à gauche, à la clarté d’une chandelle. Les esclaves employèrent une grande partie de la nuit à faire ce que leur avait ordonné leur maîtresse, et elles s’en acquittèrent fort adroitement.
Le lendemain, le mari étant de retour, fit encore des questions au perroquet sur ce qui s’était passé chez lui ; l’oiseau lui répondit : « Mon bon maître, les éclairs, le tonnerre et la pluie m’ont tellement incommodé toute la nuit, que je ne puis vous dire tout ce que j’en ai souffert. » Le mari, qui savait bien qu’il n’avait ni plu ni tonné cette nuit-là, demeura persuadé que le perroquet, ne disant pas la vérité en cela, ne la lui avait pas dite au sujet de sa femme C’est pourquoi, de dépit, l’ayant tiré de sa cage, il le jeta si rudement contre terre, qu’il le tua. Néanmoins, dans la suite, il apprit de ses voisins que le pauvre perroquet ne lui avait pas menti en lui parlant de la conduite de sa femme ce qui fut cause qu’il se repentit de l’avoir tué.
Et vous, vizir, ajouta le roi grec, par l’envie que vous avez conçue contre le médecin Douban, qui ne vous fait aucun mal, vous voulez que je le fasse mourir, mais je m’en garderai bien, de peur de m’en repentir, comme ce mari d’avoir tué son perroquet. » Le pernicieux vizir était trop intéressé à la perte du médecin Douban pour en demeurer là. « Sire, répliqua-t-il, la mort du perroquet était peu importante, et je ne crois pas que son maître l’ait regretté longtemps. Mais pourquoi faut-il que la crainte d’opprimer l’innocence vous empêche de faire mourir ce médecin. Ne suffit-il pas qu’on l’accuse de vouloir attenter à votre vie pour vous autoriser à lui faire perdre la sienne ! Quand il s’agit d’assurer les jours d’un roi, un simple soupçon doit passer pour une certitude, et il vaut mieux sacrifier

l’innocent que sauver le coupable. Mais, Sire, ce n’est point ici une chose incertaine : le médecin Douban veut vous assassiner. Ce n’est point l’envie qui m’arme contre lui, c’est l’intérêt seul que je prends à la conservation de Votre Majesté ; c’est mon zèle qui me porte à vous donner un avis d’une si grande importance. S’il est faux, je mérite qu’on me punisse de la même manière qu’on punit autrefois un vizir. — Qu’avait fait ce vizir, dit le roi grec, pour être digne de ce châtiment ? — Je vais, répondit le vizir, l’apprendre à Votre Majesté ; qu’elle ait, s’il lui plaît, la bonté de m’écouter.

Histoire du Roi grec et du Médecin Douban

Il y avait au pays de Zouman, dans la Perse, un roi dont les sujets étaient Grecs originairement. Ce roi était ouvert de lèpre ; et ses médecins, après avoir inutilement employé tous leurs remèdes pour le guérir, ne savaient plus que lui ordonner, lorsqu’un très habile médecin, nommé Douban, arriva dans sa cour.

Ce médecin avait puisé sa science dans les livres grecs, persans, turcs, arabes, latins, syriaques et hébreux ; et outre qu’il était consommé dans la philosophie, il connaissait parfaitement les bonnes et les mauvaises qualités de toutes sortes de plantes et de drogues. 
Dès qu’il fut informé de la maladie du roi, et qu’il eut appris que ses médecins l’avaient abandonné, il s’habilla le plus proprement qu’il lui fut possible et trouva moyen de se faire présenter au roi. « Sire, lui dit-il, je sais que tous les médecins dont Votre Majesté s’est servie n’ont pu la guérir de sa lèpre ; mais si vous voulez bien me faire l’honneur d’agréer mes services, je m’engage à vous guérir sans breuvage et sans topiques. » Le roi écouta cette proposition. « Si vous êtes assez habile homme, répondit-il, pour faire ce que vous dites, je promets de vous enrichir, vous et votre postérité : et, sans compter les présents que je vous ferai, vous serez mon plus cher favori. Vous m’assurez donc que vous m’ôterez ma lèpre, sans me faire prendre aucune potion, et sans m’appliquer aucun remède extérieur ? Oui, Sire, repartit le médecin, je me flatte d’y réussir, avec l’aide de Dieu ; et dès demain j’en ferai l’épreuve. »
En effet, le médecin Douban se retira chez lui, et fit un mail qu’il creusa en dedans par le manche, où il mit la drogue dont il prétendait se servir. Cela étant fait, il prépara aussi une boule de la manière qu’il la voulait, avec quoi il alla le lendemain se présenter devant le roi ; et,

se prosternant à ses pieds, il baisa la terre, et après avoir fait une profonde révérence, dit au roi qu’il jugeait à propos que Sa Majesté montât à cheval et se rendit à la place pour jouer au mail. Le roi fit ce qu’on lui disait ; et lorsqu’il fut dans le lieu destiné à jouer au mail à cheval, le médecin s’approcha de lui avec le mail qu’il avait préparé, et le lui présentant : « Tenez, Sire, lui dit-il, exercez-vous avec ce mail, en poussant cette boule avec, par la place, jusqu’à ce que vous sentiez votre main et votre corps en sueur. Quand le remède que j’ai enfermé dans le manche de ce mail sera échauffé par votre main, il vous pénétrera par tout le corps ; et sitôt que vous suerez, vous n’aurez qu’à quitter cet exercice, car le remède aura fait son effet. Dès que vous serez de retour en votre palais, vous entrerez au bain, et vous vous ferez bien laver et frotter ; vous vous coucherez ensuite ; et, en vous levant demain matin, vous serez guéri. »
Le roi prit le mail et poussa son cheval après la boule qu’il avait jetée. Il la frappa ; elle lui fut renvoyée par les officiers qui jouaient avec lui ; il la refrappa ; et enfin, le jeu dura si longtemps, que sa main en sua, aussi bien que tout son corps. Ainsi, le remède enfermé dans le manche du mail opéra comme le médecin l’avait dit. Alors le roi cessa de jouer, s’en retourna dans son palais, entra au bain, et observa très exactement ce qui lui avait été prescrit. s’en trouva fort bien ; car le lendemain, en se levant, il s’aperçut, avec autant d’étonnement que de joie, que sa lèpre était guérie et qu’il avait le corps aussi net que s’il n’eût jamais été attaqué de cette maladie. D’abord qu’il fut habillé, il entra dans la salle d’audience publique, où il monta sur son trône, et se fit voir à tous ses courtisans, que l’empressement d’apprendre le succès du nouveau remède y avait fait aller de bonne heure. Quand ils virent le roi parfaitement guéri, ils en firent tous paraître une extrême joie.
Le médecin Douban entra dans la salle et s’alla prosterner au pied du trône, la face contre terre. Le roi l’ayant aperçu, l’appela, le fit asseoir à son côté et le montra à l’assemblée, en lui donnant publiquement toutes les louanges qu’il méritait. Ce prince n’en demeura pas là comme : il régalait ce jour-là toute sa cour, il le fit manger à sa table seul avec lui, et vers la fin du jour, lorsqu’il voulut congédier

l’assemblée, il le fit revêtir d’une longue robe fort riche et semblable à celle que portaient ordinairement ses courtisans en sa présence ; outre cela, il lui fit donner deux mille sequins. Le lendemain et les jours suivants, il ne cessa de le caresser. Enfin, ce prince, croyant ne pouvoir jamais assez reconnaître les obligations qu’il avait à un médecin si habile, répandait sur lui tous les jours de nouveaux bienfaits.
Or, ce roi avait un grand vizir qui était avare, envieux et naturellement capable de toutes sortes de crimes. Il n’avait pu voir sans peine les présents qui avaient été faits au médecin, dont le mérite d’ailleurs commençait à lui faire ombrage ; il résolut de le perdre dans l’esprit du roi. Pour y réussir, il alla trouver ce prince, et lui dit en particulier qu’il avait un avis de la dernière importance à lui donner. Le roi lui ayant demandé ce que c’était : « Sire, lui dit-il, il est bien dangereux à un monarque d’avoir de la confiance en un homme dont il n’a point éprouvé la fidélité. En comblant de bienfaits le médecin Douban, en lui faisant toutes les caresses que Votre Majesté lui fait, vous ne savez pas que c’est un traître qui ne s’est introduit dans cette cour que pour vous assassiner. — De qui tenez-vous ce que vous m’osez dire ? répondit le roi. Songez-vous que c’est à moi que vous parlez, et que vous avancez une chose que je ne croirai pas légèrement ? Sire, répliqua le vizir, je suis parfaitement instruit de ce que j’ai l’honneur de vous représenter. Ne vous reposez donc plus sur une confiance dangereuse. Si Votre Majesté dort, qu’elle se réveille ; car enfin, je le répète encore, le médecin Douban n’est parti du fond de la Grèce, son pays, il n’est venu s’établir dans votre cour que pour exécuter l’horrible dessein dont j’ai parlé. — Non, non, vizir, interrompit le roi, je suis sûr que cet homme, que vous traitez de perfide et de traître, est le plus vertueux et le meilleur de tous les hommes ; il n’y a personne au monde que j’aime autant que lui. Vous savez par quel remède, ou plutôt par quel miracle il m’a guéri de ma lèpre ; s’il en veut à ma vie, pourquoi me l’a-t-il sauvée ? Il n’avait qu’à m’abandonner à mon mal ; je n’en pouvais échapper ; ma vie était déjà à moitié consumée. Cessez donc de vouloir m’inspirer d’injustes soupçons : au lieu de les écouter, je vous avertis que je fais dès ce jour à ce grand homme, pour toute sa vie, une pension de mille sequins par mois. Quand je partagerais avec lui toutes mes richesses et mes Etats même, je ne le payerais pas assez de ce qu’il a fait pour moi. 
Je vois ce que c’est, sa vertu excite votre envie ; mais ne croyez pas que je me laisse injustement prévenir contre lui ; je me souviens trop bien de ce qu’un vizir dit au roi Sindbad, son maître, pour l’empêcher de faire mourir le prince son fils. Sire, dit le vizir, je supplie Votre Majesté de me pardonner si j’ai la hardiesse de lui demander ce que le vizir du roi Sindbad dit à son maître pour le détourner de faire mourir le prince son fils. » Le roi grec eut la complaisance de le satisfaire. « Ce vizir répondit-il, après avoir représenté au roi Sindbad que, sur l’accusation d’une belle-mère, il devait craindre de faire une action dont il pût se repentir, lui conta cette histoire :

Histoire du Pêcheur

Sire, il y avait autrefois un pêcheur fort âgé et si pauvre, qu’à peine pouvait-il gagner de quoi faire subsister sa femme et trois enfants dont sa famille était composée. Il allait tous les jours à la pêche de grand matin ; et chaque jour il s’était fait une loi de ne jeter ses filets que quatre fois seulement.
II partit un matin au clair de la lune, et se rendit au bord de la mer, il se déshabilla, et jeta ses filets. Comme il les tirait vers le rivage, il sentit d’abord de la résistance ; il crut avoir fait une bonne pêche, et s’en réjouissait déjà en lui-même. Mais un moment après, s’apercevant qu’au lieu de poisson il n’y avait dans ses filets que la carcasse d’un âne, il eut beaucoup de chagrin d’avoir fait une si mauvaise pêche. Cependant quand il eut raccommodé ses filets que la carcasse de l’âne avait rompus en plusieurs endroits, il les jeta une seconde fois. En les tirant, il sentit encore beaucoup de résistance ; ce qui lui fit croire qu’ils étaient remplis de poisson ; mais il n’y trouva qu’un grand panier plein de gravier et de fange. Il en fut dans une extrême affliction. « O fortune s’écria-t-il d’une voix pitoyable, cesse d’être en colère contre moi, et ne persécute point un malheureux qui te prie de l’épargner Je suis parti de ma maison pour venir ici chercher ma vie, et tu m’annonces ma mort. Je n’ai pas d’autre métier que celui-ci pour subsister ; et malgré tous les soins que j’y apporte, je puis à peine fournir aux plus pressants besoins de ma famille. Mais j’ai tort de me plaindre de toi ; tu prends plaisir à maltraiter les honnêtes gens et à laisser les grands hommes dans l’obscurité, tandis que tu favorises les méchants, et que tu élèves ceux qui n’ont aucune vertu, qui les rende recommandables. »

En achevant ces plaintes, il jeta brusquement le panier, et, après avoir bien lavé ses filets que la fange avait gâtés, il les jeta pour la troisième fois. Mais il n’amena que des pierres, des coquilles et de l’ordure. On ne saurait expliquer quel fut son désespoir peu s’en fallut qu’il ne perdît l’esprit. Cependant, comme le jour commençait à paraître, il n’oublia pas de faire sa prière en bon musulman 11 ; ensuite il ajouta celle-ci : « Seigneur, vous savez que je ne jette mes filets que quatre fois chaque jour. Je les ai déjà jetés trois fois sans avoir tiré le moindre fruit de mon travail. Il ne m’en reste plus qu’une ; je vous supplie de rendre la mer favorable, comme vous l’avez rendue à Moïse 12. »
Le pêcheur, ayant fini cette prière, jeta ses filets pour la quatrième fois. Quand il jugea qu’il devait y avoir du poisson, il les retira comme auparavant avec assez de peine. Il en avait pas pourtant ; mais il y trouva un vase de cuivre jaune, qui, à sa pesanteur, lui parut plein de quelque chose, et il remarqua qu’il était fermé et scellé de plomb, avec l’empreinte d’un sceau. Cela le réjouit. « Je le vendrai au fondeur, disait-il, et de l’argent que j’en ferai, j’achèterai une mesure de blé. »
Il examina le vase de tous côtés ; il le secoua, pour voir si ce qui était dedans ne ferait pas de bruit. Il n’entendit rien, cette circonstance, avec l’empreinte du sceau sur le couvercle de plomb, lui firent penser qu’il devait être rempli de quelque chose de précieux. Pour s’en éclaircir, il prit son couteau, et, avec un peu de peine, il l’ouvrit. Il en pencha aussitôt l’ouverture contre terre ; mais il n’en sortit rien, ce qui le surprit extrêmement. Il le posa devant lui, et pendant qu’il le considérait attentivement, il en sortit une fumée fort paisse, qui l’obligea de reculer deux ou trois pas en arrière. Cette fumée s’éleva jusqu’aux nues, et, s’étendant sur la mer sur le rivage, forma un gros brouillard : spectacle qui causa, comme on peut se l’imaginer, un étonnement extraordinaire au pêcheur. Lorsque la fumée fut toute hors du vase, elle se réunit et devint un corps solide, dont il se forma un génie deux fois aussi haut que le plus grand de tous les géants. A l’aspect d’un monstre d’une grandeur si démesurée pêcheur voulut prendre la fuite ; mais il se trouva si troublé et si effrayé, qu’il ne put marcher.
« Salomon13, s’écria d’abord le génie, Salomon, grand prophète de Dieu, pardon, pardon ! Jamais je ne m’opposerai à vos volontés. J’obéirai à tous vos commandements. »
Le pêcheur n’eut pas sitôt entendu les paroles que le génie avait prononcées, qu’il se rassura et lui dit : « Esprit superbe, que dites-vous ? Il y a plus de dix-huit cents ans que Salomon, le prophète de Dieu, est mort, et nous sommes présentement à la fin des siècles. Apprenez-moi votre histoire, et pour quel sujet vous étiez enfermé dans ce vase. »
A ce discours, le génie regardant le pêcheur d’un air fier, lui répondit : « Parle-moi plus civilement ; tu es bien hardi de m’appeler esprit superbe. — Eh bien ! reprit le pêcheur, vous parlerai-je avec plus de civilité en vous appelant hibou du bonheur ? — Je te dis, repartit le génie, de me parler plus civilement avant que je te tue. — Hé ! pourquoi me tueriez-vous ? répliqua le pêcheur. Je viens de vous mettre en liberté ; l’avez-vous déjà oublié ? — Non, je m’en souviens, repartit le génie ; mais cela ne m’empêchera pas de te faire mourir, et je n’ai qu’une seule grâce à t’accorder. — Et quelle est cette grâce ? dit le pêcheur. — C’est, répondit le génie, de te laisser choisir de quelle manière tu veux que je te tue. — Mais en quoi vous ai-je offensé ? reprit le pêcheur. Est-ce ainsi que vous voulez me récompenser du bien que je vous ai fait ? — Je ne puis te traiter autrement, dit le génie, et afin que tu en sois persuadé, écoute mon histoire :
« Je suis un de ces esprits rebelles qui se sont opposés à la volonté de Dieu. Tous les autres génies reconnurent le grand Salomon, prophète de Dieu, et se soumirent à lui. Nous fûmes les seuls, Sacar et moi, qui ne voulûmes pas faire cette bassesse. Pour s’en venger, ce puissant monarque chargea Assaf, fils de Barakhia, son premier ministre, de me venir prendre. Cela fut exécuté. Assaf vint se saisir de ma personne, et me mena malgré moi, devant le trône du roi son maître. Salomon, fils de David, me commanda de quitter mon genre de vie, de reconnaître son pouvoir et de me soumettre à ses commandements. Je refusai hautement de lui obéir, et j’aimai mieux m’exposer à tout son ressentiment que de lui prêter le serment de fidélité et de soumission qu’il exigeait de moi. Pour me punir, il m’enferma dans ce vase de cuivre, et, afin de s’assurer de moi, et que je ne pusse pas forcer ma prison, il imprima lui-même sur le couvercle de plomb son sceau, où le grand nom de Dieu était gravé. Cela fait, il mit le vase entre les mains d’un les génies qui lui obéissaient, avec ordre de me jeter à la mer ; ce qui fut exécuté à mon grand regret. Durant le premier siècle de ma prison, je jurai que si quelqu’un m’en délivrait avant les cent ans achevés, je le rendrais riche, même après sa mort. Mais le siècle s’écoula, et personne ne me rendit ce bon office. Pendant le second siècle, je fis serment d’ouvrir tous les trésors de la terre à quiconque me mettrait en liberté ; mais je ne fus pas plus heureux. Dans le troisième, je promis de faire puissant monarque mon libérateur, d’être toujours près de lui en esprit, et de lui accorder chaque jour trois demandes, de quelque nature qu’elles pussent être ; mais ce siècle se passa comme les deux autres, et je demeurai toujours dans le même état. Enfin, chagrin, ou plutôt enragé de me voir prisonnier si longtemps, je jurai que si quelqu’un m’en délivrait dans la suite, je le tuerais impitoyablement, et ne lui accorderais point d’autre grâce que de lui laisser le choix du genre de mort dont il voudrait que je le fisse mourir. C’est pourquoi, puisque tu es venu ici aujourd’hui, et que tu m’as délivré, choisis comment tu veux que je te tue. »

Ce discours affligea fort le pêcheur. « Je suis bien malheureux, s’écria-t-il, d’être venu en cet endroit rendre un si grand service à un ingrat. Considérez, de grâce, votre injustice, et révoquez un serment si peu raisonnable. Pardonnez-moi, Dieu vous pardonnera de même. Si vous ne donnez généreusement la vie, il vous mettra à couvert de tous les complots qui se formeront contre vos jours. — Non, ta mort est certaine, dit le génie ; choisis seulement de quelle sorte tu veux que je te fasse mourir. » Le pêcheur, le voyant dans la résolution de le tuer, en eut une douleur extrême, non pas tant pour l’amour de lui qu’à cause de es trois enfants dont il plaignait la misère où ils allaient être réduits par sa mort. Il tâcha encore d’apaiser le génie. « Hélas ! reprit-il, daignez avoir pitié de moi, en considération de ce que j’ai fait pour vous. — Je te l’ai déjà dit repartit le génie ; c’est justement pour cette raison que j suis obligé de t’ôter la vie. — Cela est étrange, répliqua le pêcheur, que vous vouliez absolument rendre le mal pour le bien. Le proverbe dit que qui fait du bien à celui qui ne le mérite pas, en est toujours mal payé. Je croyais, je l’avoue que cela était faux ; en effet, rien ne choque davantage la raison et les droits de la société ; néanmoins j’éprouve cruellement que cela n’est que trop véritable. — Ne perdons pas de temps, interrompit le génie ; tous tes raisonnements ne sauraient me détourner de mon dessein. Hâte-toi de dire comment tu souhaites que je te tue. »
La nécessité donne de l’esprit. Le pêcheur s’avisa d’un stratagème. « Puisque je ne saurais éviter la mort, dit-il au génie, je me soumets donc à la volonté de Dieu. Mais avant que je choisisse un genre de mort, je vous conjure par le grand nom de Dieu qui était gravé sur le sceau du prophète Salomon, fils de David, de me dire la vérité sur une question que j’ai à vous faire. »
Quand le génie vit qu’on lui faisait une adjuration qui le contraignait de répondre positivement, il trembla en lui-même, et dit au pêcheur : « Demande-moi ce que tu voudras, et hâte-toi. » Sur quoi le pêcheur lui dit : « Je voudrais savoir si effectivement vous étiez dans ce vase ; oseriez-vous en jurer par le grand nom de Dieu ? — Oui, répondit le génie, je jure par ce grand nom que j’y étais, et cela est très véritable.

— En bonne foi, répliqua le pêcheur, je ne puis vous croire. Ce vase ne pourrait pas seulement contenir un de vos pieds ; comment se peut-il que votre corps y ait été renfermé tout entier ? — Je te jure pourtant, repartit le génie, que j’y étais tel que tu me vois. Est-ce que tu ne me crois pas, après le grand serment que je t’ai fait ? — Non vraiment, dit le pêcheur ; et je ne vous croirai point, à moins que vous ne me fassiez voir la chose. »
Alors il se fit une dissolution du corps du génie, qui se changeant en fumée, s’étendit comme auparavant sur la mer et sur le rivage, et qui, se rassemblant ensuite, commença de rentrer dans le vase, et continua de même par une succession lente et égale, jusqu’à ce qu’il n’en restât plus rien au dehors. Aussitôt il en sortit une voix qui dit au pêcheur : « Eh bien, incrédule pêcheur, me voici dans le vase ; me crois-tu présentement ? »
Le pêcheur, au lieu de répondre au génie, prit le couvercle de plomb, et ayant fermé promptement le vase : « Génie, lui cria-t-il, demande-moi grâce à ton tour, et choisis de quelle mort tu veux que je te fasse mourir. Mais non, il vaut mieux que je te rejette à la mer, dans le même endroit d’où je t’ai tiré ; puis je ferai bâtir une maison sur ce rivage, où je demeurerai, pour avertir tous les pêcheurs qui viendront y jeter leurs filets de bien prendre garde de repêcher un méchant génie comme toi, qui as fait serment de tuer celui qui te mettra en liberté. »
A ces paroles offensantes, le génie irrité fit tous ses efforts pour sortir du vase ; mais c’est ce qui ne lui fut pas possible, car l’empreinte du sceau du prophète Salomon, fils de David, l’en empêchait. Ainsi, voyant que le pêcheur avait alors l’avantage sur lui, il prit le parti de dissimuler sa tolère. « Pêcheur, lui dit-il d’un ton radouci, garde-toi bien de faire ce que tu dis. Ce que j’en ai fait n’a été qu’une plaisanterie, et tu ne dois pas prendre la chose sérieusement. — O génie, répondit le pêcheur, toi qui étais, il n’y a qu’un moment, le plus grand, et qui es à cette heure le plus petit de tous les génies, apprends que tes artificieux discours ne te serviront de rien. Tu retourneras à la mer. Si tu y as demeuré tout le temps que tu m’as dit, tu pourras bien y demeurer jusqu’au jour du jugement. Je t’ai prié, au nom le Dieu, de

ne me pas ôter la vie, tu as rejeté mes prières ; je dois te rendre la pareille. a
Le génie n’épargna rien pour tâcher de toucher le pêcheur : « Ouvre le vase, lui dit-il, donne-moi la liberté, je t’en supplie ; je te promets que tu seras content de moi. — Tu n’es qu’un traître, repartit le pêcheur. Je mériterais de perdre la vie, si j’avais l’imprudence de me fier à toi. Vu ne manquerais pas de me traiter de la même façon qu’un certain roi grec traita le médecin Douban. C’est une histoire que je te veux raconter ; écoute :

Histoire du second Vieillard et des deux Chiens Noirs

Grand prince des génies, vous saurez que nous sommes trois frères : ces deux chiens noirs que vous voyez, et moi qui suis le troisième. Notre père nous avait laissé en mourant à chacun mille sequins 10. Avec cette somme, nous embrassâmes tous trois la même profession : nous nous fîmes marchands. Peu de temps après que nous eûmes ouvert boutique, mon frère aîné, l’un de ces deux chiens, résolut le voyager et d’aller négocier dans les pays étrangers. Dans ce dessein, il vendit tout son fonds, et en acheta des marchandises propres au négoce qu’il voulait faire.
Il partit, et fut absent une année entière. Au bout de ce temps-là, un pauvre, qui me parut demander l’aumône, se présenta à ma boutique. Je lui dis : « Dieu vous assiste. — Dieu vous assiste aussi, me répondit-il : est-il possible que vous ne me reconnaissiez pas ? » Alors l’envisageant avec attention, je le reconnus. « Ah mon frère ! m’écriai-je en l’embrassant, comment vous aurais-je pu reconnaître dans cet état ? » Je le fis entrer dans ma maison, je lui demandai les nouvelles de sa santé et du succès de son voyage.
Ne me faites pas cette question, me dit-il ; en me voyant sous voyez tout. Ce serait renouveler mon affliction que de vous faire le détail de tous les malheurs qui me sont arrivés depuis un an, et qui m’ont réduit à l’état où je suis. »
Je fis aussitôt fermer ma boutique ; et abandonnant tout autre soin, je le menai au bain, et lui donnai les plus beaux habits de ma garde-robe.
J’examinai mes registres de vente et d’achat ; et trouvant que j’avais doublé mon fonds, c’est-à-dire que j’étais riche de deux mille sequins, je lui en donnai la moitié. « Avec cela, mon frère, lui dis-je, vous pourriez oublier la perte que vous avez faite. » Il accepta les mille sequins avec joie, rétablit ses affaires, et nous vécûmes ensemble comme nous avions vécu auparavant.
Quelque temps après, mon second frère, qui est l’autre de ces deux chiens, voulut aussi vendre son fonds. Nous fîmes, son aîné et moi, tout ce que nous pûmes pour l’en détourner ; mais il n’y eut pas moyen. Il le vendit ; et de l’argent qu’il en fit, il acheta des marchandises propres au négoce étranger qu’il voulait entreprendre. Il se joignit à une caravane, et partit. Il revint au bout de l’an dans le même état que son frère aîné. Je le fis habiller ; et comme j’avais encore mille sequins par-dessus mon fonds, je les lui donnai. Il releva boutique, et continua d’exercer sa profession.
Un jour mes deux frères vinrent me trouver pour me proposer de faire un voyage, et d’aller trafiquer avec eux. Je rejetai d’abord leur proposition. « Vous avez voyagé, leur dis-je, qu’y avez-vous gagné ? Qui m’assurera que je serai plus heureux que vous ? » En vain ils me représentèrent là-dessus tout ce qui leur sembla devoir m’éblouir et m’encourager à tenter la fortune ; je refusai d’entrer dans leur dessein. Mais ils revinrent tant de fois à la charge, qu’après avoir, pendant cinq ans, résisté constamment à leurs sollicitations, je m’y rendis enfin. Mais quand il fallut faire les préparatifs du voyage, et qu’il fut question d’acheter les marchandises dont nous avions besoin, il se trouva qu’ils avaient tout mangé, et qu’il ne leur restait rien des mille sequins que je leur avais donné à chacun. Je ne leur en fis pas le moindre reproche. Au contraire, comme mon fonds était de six mille sequins, j’en partageai la moitié avec eux, en leur disant : « Mes frères, il faut risquer ces trois mille sequins, et cacher les autres en quelque endroit sûr, afin que si notre voyage n’est pas plus heureux que ceux que vous avez déjà faits nous ayons de quoi nous en consoler, et reprendre notre ancienne profession. » Je donnai donc mille sequins à chacun, j’en gardai autant pour moi, et j’enterrai les trois mille autres dans un coin de ma maison. Nous achetâmes des

marchandises ; et après les avoir embarquées sur un vaisseau que nous frétâmes entre nous trois, nous fîmes mettre à la voile avec un vent favorable.
Après deux mois de navigation, nous arrivâmes heureusement à un port de mer, où nous débarquâmes, et fîmes un très grand débit de nos marchandises. Moi, surtout, je vendis si bien les miennes, que je gagnai dix pour un. Nous achetâmes des marchandises du pays, pour les transporter et les négocier au nôtre.
Dans le temps que nous étions prêts à nous rembarquer pour notre retour, je rencontrai sur le bord de la mer une dame assez bien faite, mais fort pauvrement habillée. Elle n’aborda, me baisa la main, et me pria, avec les dernières instances, de la prendre pour femme, et de l’embarquer avec moi. Je fis difficulté de lui accorder ce qu’elle demandait ; mais elle me dit tant de choses pour me persuader, que je ne devais pas prendre garde à sa pauvreté, et que j’aurais lieu l’être content de sa conduite, que je me laissai vaincre. Je lui fis faire des habits propres ; et après l’avoir épousée par un contrat de mariage en bonne forme, je l’embarquai avec moi, et nous mîmes à la voile.
Pendant notre navigation, je trouvai de si belles qualités dans la femme que je venais de prendre, que je l’aimais tous les jours de plus en plus. Cependant mes deux frères, qui n’avaient pas si bien fait leurs affaires que moi, et qui étaient jaloux de ma prospérité, me portaient envie. Leur fureur alla même jusqu’à conspirer contre ma vie. Une nuit dans le temps que ma femme et moi nous dormions, ils nous jetèrent à la mer.
Ma femme était fée, et par conséquent génie ; vous jugez bien qu’elle ne se noya pas. Pour moi, il est certain que je serais mort sans son secours ; mais je fus à peine tombé dans eau, qu’elle m’enleva et me transporta dans une île. Quand il fut jour, la fée me dit : « Vous voyez, mon mari, qu’en vous sauvant la vie, je ne vous ai pas mal récompensé du bien que vous m’avez fait. Vous saurez que je suis fée, et que me trouvant sur le bord de la mer lorsque vous alliez vous embarquer, je me sentis une forte inclination pour vous. Je voulus

éprouver la bonté de votre coeur ; je me présentai devant vous déguisée comme vous m’avez vue. Vous en avez usé avec moi généreusement. Je suis ravie d’avoir trouvé l’occasion de vous en marquer ma reconnaissance. Mais je suis irritée contre vos frères, et je ne serai pas satisfaite que je ne leur aie ôté la vie. »
J’écoutais avec admiration le discours de la fée ; je la remerciai le mieux qu’il me fut possible de la grande obligation que je lui avais : « Mais, madame, lui dis-je, pour ce qui est de mes frères, je vous supplie de leur pardonner. Quelque sujet que j’aie de me plaindre d’eux, je ne suis pas assez cruel pour vouloir leur perte. » Je lui racontai ce que j’avais fait pour l’un et pour l’autre ; et mon récit augmentant son indignation contre eux : « Il faut, s’écria-t-elle, que je vole tout à l’heure après ces traîtres et ces ingrats, et que j’en tire une prompte vengeance. Je vais submerger leur vaisseau, et les précipiter au fond de la mer. — Non, ma belle dame, repris-je ; au nom de Dieu, n’en faites rien, modérez votre courroux ; songez que ce sont mes frères, et qu’il faut faire le bien pour le mal. »
J’apaisai la fée par ces paroles ; et lorsque je les eus prononcées, elle me transporta en un instant de l’île où nous étions sur le toit de mon logis qui était en terrasse et elle disparut un moment après. Je descendis, j’ouvris les portes, et je déterrai les trois mille sequins que j’avais cachés. J’allai ensuite à la place où était ma boutique ; je l’ouvris et je reçus des marchands mes voisins des compliments sur mon retour. Quand je rentrai chez moi, j’aperçus ces deux chiens noirs, qui vinrent m’aborder d’un air soumis. Je ne savais ce que cela signifiait, et j’en étais fort étonné ; mais la fée, qui parut bientôt, m’en éclaircit. « Mon mari, me dit-elle, ne soyez pas surpris de voir ces deux chiens chez vous : ce sont vos deux frères. » Je frémis à ces mots, et je lui demandai par quelle puissance ils se trouvaient en cet état. « C’est moi qui les y ai mis, me répondit-elle ; au moins, c’est une de mes soeurs à qui j’en ai donné la commission, et qui en même temps a coulé leur vaisseau à fond. Vous y perdez les marchandises que vous y aviez ; mais je vous récompenserai d’ailleurs. A l’égard de vos frères, je les ai condamnés à demeurer dix ans sous cette forme ; leur perfidie ne les rend que trop dignes de cette pénitence. » Enfin,

après m’avoir enseigné où je pourrais avoir de ses nouvelles, elle disparut.
Présentement que les dix années sont accomplies, je suis en chemin pour l’aller chercher ; et comme en passant par ici j’ai rencontré ce marchand et le bon vieillard qui mène sa biche, je me suis arrêté avec eux. Voilà quelle est mon histoire, ô prince des génies Ne vous paraît-elle pas des plus extraordinaires ? — J’en conviens, répondit le génie, et je remets aussi en sa faveur le second tiers du crime dont le marchand est coupable envers moi.
Aussitôt que le second vieillard eut achevé son histoire, le troisième prit la parole et fit au génie la même demande que les deux premiers, c’est-à-dire de remettre au marchand le troisième tiers de son crime, supposé que l’histoire qu’il avait à lui raconter surpassât en événements singuliers les deux qu’il venait d’entendre. Le génie lui fit la même promesse qu’aux autres.
Le troisième vieillard raconta son histoire au génie ; je ne vous la dirai point, car elle n’est point venue à ma connaissance ; mais je sais qu’elle se trouva si fort au-dessus des deux précédentes, par la diversité des aventures merveilleuses qu’elle contenait, que le génie en fut étonné. Il n’en eut pas plus tôt ouï la fin, qu’il dit au troisième vieillard : je t’accorde le dernier tiers de la grâce du marchand ; il doit bien vous remercier tous trois de l’avoir tiré d’intrigue par vos histoires ; sans vous il ne serait plus au monde. » En achevant ces mots, il disparut au grand contentement le la compagnie. Le marchand ne manqua pas de rendre à ses trois libérateurs toutes les grâces qu’il leur devait. Ils se réjouirent avec lui de le voir hors de péril ; après quoi ils se dirent adieu, et chacun reprit son chemin. Le marchand s’en retourna auprès de sa femme et de ses enfants, et passa tranquillement avec eux le reste de ses jours. « Mais, Sire, ajouta Scheherazade, quelque beaux que soient les contes que j’ai racontés jusqu’ici à Votre Majesté, ils n’approchent pas de celui du pêcheur. » Dinarzade voyant que la sultane s’arrêtait lui dit : « Ma soeur, puisqu’il nous reste encore du temps, de grâce, racontez-nous l’histoire de ce pêcheur ; le sultan

le voudra bien. » Schahriar y consentit ; et Scheherazade, reprenant son discours, poursuivit de cette manière.

LA CINQUIÈME NUIT ET SUIVANTES

Sire, poursuivit Scheherazade, le premier vieillard qui conduisait la biche, continua de raconter son histoire au génie, aux deux autres vieillards et au marchand : « Je pris donc, leur dit-il, le couteau, et j’allais l’enfoncer dans la gorge de mon fils, lorsque tournant vers moi languissamment ses yeux baignés de pleurs, il m’attendrit à un point que je n’eus pas la force de l’immoler. Je laissai tomber le couteau, et je dis à ma femme que je voulais absolument tuer un autre veau que celui-là. Elle n’épargna rien pour me faire changer de résolution ; mais quoi qu’elle pût me représenter, je demeurai ferme, et lui promis, seulement pour l’apaiser, que je le sacrifierais au Baïram de l’année prochaine.
Le lendemain matin, mon fermier demanda à me parler en particulier. « Je viens, me dit-il, vous apprendre une nouvelle, dont j’espère que vous me saurez bon gré. J’ai une fille qui a quelque connaissance de la magie. Hier, comme je ramenais au logis le veau dont vous n’aviez pas voulu faire le sacrifice, je remarquai qu’elle rit en le voyant et qu’un moment après elle se mit à pleurer. Je lui demandai pourquoi elle faisait en même temps deux choses si contraires : « Mon père, me répondit-elle, ce veau que vous ramenez est le fils de notre maître. J’ai ri de joie de le voir encore vivant, et j’ai pleuré en me souvenant du sacrifice qu’on fit hier de sa mère, qui était changée en vache. Ces eux métamorphoses ont été faites par les enchantements le la femme de notre maître, laquelle haïssait la mère et l’enfant. — Voilà ce que m’a dit ma fille, poursuivit le fermier, et je viens vous apporter cette nouvelle. »
A ces paroles, ô génie, continua le vieillard, je vous laisse à juger quelle fut ma surprise ! Je partis sur-le-champ avec mon fermier, pour parler moi-même à sa fille. En arrivant, j’allai d’abord à l’étable où était mon fils. Il ne put répondre a mes embrassements ; mais il les reçut d’une manière qui acheva de me persuader qu’il était mon fils.
La fille du fermier arriva : « Ma bonne fille, lui dis-je, pouvez-vous rendre à mon fils sa première forme ? — Oui, je le puis, me répondit-elle. — Ah ! si vous en venez à bout, repris-je, je vous fais maîtresse de tous mes biens. » Alors elle me repartit en souriant : « Vous êtes notre maître, et je sais trop bien ce que je vous dois ; mais je vous avertis que je ne puis remettre votre fils dans son premier état qu’à eux conditions : la première, que vous me le donnerez pour époux, et la seconde, qu’il me sera permis de punir a personne qui l’a changé en veau. — Pour la première condition, lui dis-je, je l’accepte de bon coeur ; je dis plus, je vous promets de vous donner beaucoup de bien pour vous en particulier, indépendamment de celui que je destine à mon fils. Enfin, vous verrez comment je reconnaîtrai le grand service que j’attends de vous. Pour la condition qui regarde ma femme, je veux bien l’accepter encore. Une personne qui a été capable de faire une action si criminelle mérite bien d’en être punie ; je vous l’abandonne, faites-en ce qu’il vous plaira ; je vous prie seulement de ne lui pas ôter la vie. — Je vais donc, répliqua-t-elle, la traiter de la même manière qu’elle a traité votre fils. J’y consens, lui repartis-je ; mais rendez-moi mon fils auparavant. »
Alors cette fille prit un vase plein d’eau, prononça dessus des paroles que je n’entendis pas, et s’adressant au veau : « O veau ! dit-elle, si tu as été créé par le Tout-Puissant et souverain maître du monde tel que tu parais en ce moment, demeure sous cette forme ; mais si tu es un homme, et que tu sois changé en veau par enchantement, reprends ta figure naturelle par la permission du souverain Créateur. » En achevant ces mots, elle jeta l’eau sur lui, et à l’instant il reprit sa première forme.

« Mon fils, mon cher fils ! m’écriai-je aussitôt en l’embrassant avec un transport dont je ne fus pas le maître, c’est Dieu qui nous a envoyé cette jeune fille, pour détruire l’horrible charme dont vous étiez environné, et vous venger du mal qui vous a été fait, à vous et à votre mère. Je ne doute pas que par reconnaissance, vous ne vouliez bien la prendre pour votre femme, comme je m’y suis engagé. » Il y consentit avec joie ; mais avant qu’ils se mariassent, la jeune fille changea ma femme en biche, et c’est elle que vous voyez ici. Je souhaitai qu’elle eût cette forme, plutôt qu’une autre moins agréable, afin que nous la vissions sans répugnance dans la famille. Depuis ce temps-là, mon fils est devenu veuf, et est allé voyager. Comme il y a plusieurs années que je n’ai pas eu de ses nouvelles, je me suis mis en chemin pour tâcher d’en apprendre ; et n’ayant pas voulu confier à personne le soin de ma femme, pendant que je serais en quête de lui, j’ai jugé à propos de la mener partout avec moi. Voilà donc mon histoire et celle de cette biche. N’est-elle pas des plus surprenantes et des plus merveilleuses ?
— J’en demeure d’accord, dit le génie ; et en sa faveur, je t’accorde le tiers de la grâce de ce marchand. »
Quand le premier vieillard, Sire, continua la sultane, eut achevé son histoire, le second, qui conduisait les deux chiens noirs, s’adressa au génie, et lui dit : « Je vais vous raconter ce qui m’est arrivé, à moi et à ces deux chiens noirs que voici, et je suis sûr que vous trouverez mon histoire encore plus étonnante que celle que vous venez d’entendre. Mais quand je vous l’aurai contée, m’accorderez-vous le second tiers de la grâce de ce marchand ? — Oui, répondit le génie, pourvu que ton histoire surpasse celle de la biche. » Après ce consentement le second vieillard, poursuivit Scheherazade, s’adressant au génie, commença ainsi son histoire :

Histoire du premier Vieillard et de la Biche

Je vais donc, reprit le vieillard, commencer le récit ; écoutez-moi, je vous prie, avec attention. Cette biche que vous voyez est ma cousine et de plus ma femme. Elle n’avait que douze ans quand je l’épousai ; ainsi je puis dire qu’elle ne devait pas moins me regarder comme son père que comme son parent et son mari.
Nous avons vécu ensemble trente années sans avoir eu d’enfants ; mais sa stérilité ne m’a point empêché d’avoir pour elle beaucoup de complaisance et d’amitié. Le seul, désir d’avoir des enfants me fit acheter une esclave, dont j’eus un fils 7 qui promettait infiniment. Ma femme en conçut de la jalousie, prit en aversion la mère et l’enfant, et cacha si bien ses sentiments, que je ne les connus que trop tard.
Cependant mon fils croissait, et il avait déjà dix ans, lorsque je fus obligé de faire un voyage. Avant mon départ, je recommandai à ma femme, dont je ne me défiais point, l’esclave et son fils, et je la priai d’en avoir soin pendant mon absence, qui dura une année entière. Elle profita de ce temps-là pour contenter sa haine. Elle s’attacha à la magie ; et quand elle sut assez de cet art diabolique pour exécuter l’horrible dessein qu’elle méditait, la scélérate mena mon fils dans un lieu écarté. Là, par ses enchantements, elle le changea en veau, et le donna à mon fermier, avec ordre de le nourrir comme un veau, disait-elle, qu’elle avait acheté. Elle ne borna point sa fureur à cette action
abominable ; elle changea l’esclave en vache, et la donna aussi à mon fermier.
A mon retour, je lui demandai des nouvelles de la mère et de l’enfant. Votre esclave est morte, me dit-elle : et pour votre fils, il y a deux mois que je ne l’ai vu, et que je ne sais ce qu’il est devenu. Je fus touché de la mort de l’esclave ; mais comme mon fils n’avait fait que disparaître, je me flattais que je pourrais le revoir bientôt. Néanmoins huit mois se passèrent sans qu’il revînt, et je n’en avais aucune nouvelle, lorsque la fête du grand Baïram 8 arriva. Pour la célébrer, je mandai à mon fermier de m’amener une vache les plus grasses pour en faire un sacrifice. Il n’y manqua pas. La vache qu’il m’amena était l’esclave elle-même, la malheureuse mère de mon fils. Je la liai ; mais dans le moment que je me préparais à la sacrifier, elle se mit à taire des beuglements pitoyables, et je m’aperçus qu’il coulait de ses yeux des ruisseaux de larmes. Cela me parut assez extraordinaire et me sentant, malgré moi, saisi d’un mouvement de pitié, je ne pus me résoudre à la frapper. J’ordonnai à mon fermier de m’en aller prendre une autre.
Ma femme, qui était présente, frémit de ma compassion, ut s’opposant à un ordre qui rendait sa malice inutile : « Que faites-vous, mon ami ? s’écria-t-elle. Immolez cette vache. Votre fermier n’en a pas de plus belle, ni qui soit plus propre à l’usage que nous en voulons faire. » Par complaisance pour ma femme, je m’approchai de la vache ; et combattant la pitié qui en suspendait le sacrifice, j’allais porter le coup mortel, quand la victime, redoublant ses pleurs et ses meuglements, me désarma une seconde fois. Alors je mis le maillet entre les mains du fermier, en lui disant : « Prenez, et sacrifiez-la vous-même ; ses beuglements et ses larmes me fendent le coeur. »

Le fermier, moins pitoyable que moi, la sacrifia. Mais en l’écorchant, il se trouva qu’elle n’avait que les os, quoiqu’elle nous eût paru très grasse. J’en eus un véritable chagrin. « Prenez-la pour vous, dis-je au fermier, je vous l’abandonne ; faites-en des régals et des aumônes à qui vous voudrez ; et si vous avez un veau bien gras, amenez-le-moi à sa place. » Je ne m’informai pas de ce qu’il fit de la vache ; mais peu de temps après qu’il l’eut fait enlever de devant mes yeux, je le vis arriver avec un veau fort gras. Quoique j’ignorasse que ce veau fût mon fils, je ne laissai pas de sentir émouvoir mes entrailles à sa vue. De son côté, dès qu’il m’aperçut, il fit un si grand effort pour venir à moi, qu’il en rompit sa corde. Il se jeta à mes pieds, la tête contre terre, comme s’il eût voulu exciter ma compassion, et me conjurer de n’avoir pas la cruauté de lui ôter la vie, en n’avertissant, autant qu’il lui était possible, qu’il était mon fils.
Je fus encore plus surpris et plus touché de cette action que je ne l’avais été des pleurs de la vache. Je sentis une tendre pitié qui m’intéressa pour lui ; ou, pour mieux dire, le sang fit en moi son devoir. « Allez, dis-je au fermier, ramenez ce veau chez vous ; ayez-en grand soin, et à sa place amenez-en un autre incessamment. »
Dès que ma femme m’entendit parler ainsi, elle ne manqua pas de s’écrier encore : « Que faites-vous, mon mari ? croyez-moi, ne sacrifiez pas un autre veau que celui-là. — Ma femme, lui répondis-je, je n’immolerai pas celui-ci ; je veux lui faire grâce, je vous prie de ne point vous y opposer. » Elle n’eut garde, la méchante femme, de se rendre à ma prière ; elle haïssait trop mon fils pour consentir que je le sauvasse. Elle m’en demanda le sacrifice avec tant d’opiniâtreté, que je fus obligé de le lui accorder. Je liai le veau, et prenant le couteau funeste...
Scheherazade s’arrêta en cet endroit, parce qu’elle aperçut le jour. « Ma soeur, dit alors Dinarzade, je suis enchantée de ce conte qui soutient si agréablement mon attention. Si le sultan me laisse encore vivre aujourd’hui, répondit Scheherazade, vous verrez que ce que je vous raconterai demain vous divertira bien davantage. » Schahriar,

curieux de savoir ce que deviendrait le fils du vieillard qui conduisait la biche, dit à la sultane qu’il serait bien aise d’entendre, la nuit prochaine, la fin de ce conte 9

Le Marchand et le Génie - LA QUATRIÈME NUIT

Vers la fin de la nuit suivante, Scheherazade, avec la permission du sultan, parla dans ces termes :
Sire, quand le vieillard qui conduisait la biche vit que le génie s’était saisi du marchand, et l’allait tuer impitoyablement, il se jeta aux pieds de ce monstre, et les lui baisant : « Prince des génies, lui dit-il, je vous supplie très humblement de suspendre votre colère, et de me faire la grâce de n’écouter. Je vais vous raconter mon histoire et celle de cette biche que vous voyez ; mais si vous la trouvez plus merveilleuse et plus surprenante que l’aventure de ce marchand à qui vous voulez ôter

la vie, puis-je espérer que vous voudrez bien remettre à ce pauvre malheureux le tiers de son crime ? » Le génie fut quelque temps à se consulter là-dessus ; mais enfin il répondit : « Eh bien, voyons, j’y consens. »

Le Marchand et le Génie - LA TROISIÈME NUIT

LA TROISIÈME NUIT

La nuit suivante, Dinarzade fit à sa soeur la même prière que les deux précédentes. « Ma chère soeur, lui dit-elle, si vous ne dormez pas, je vous supplie de me raconter un de ces contes agréables que vous savez. » Mais le sultan dit qu’il voulait entendre la suite de celui du marchand et du génie ; c’est pourquoi Scheherazade reprit ainsi :
Sire, dans le temps que le marchand et le vieillard qui conduisait la biche s’entretenaient, il arriva un autre vieillard suivi de deux chiens noirs. Il s’avança jusqu’à eux, et les salua, en leur demandant ce qu’ils faisaient en cet endroit. Le vieillard qui conduisait la biche lui apprit l’aventure du marchand et du génie, ce qui s’était passé entre eux et le serment du marchand. Il ajouta que ce jour était celui de la parole donnée, et qu’il était résolu de demeurer là pour voir ce qui en arriverait.
Le second vieillard, trouvant aussi la chose digne de sa curiosité, prit la même résolution. Il s’assit auprès des autres ; et à peine se fut-il

mêlé à leur conversation, qu’il survint un troisième vieillard, qui, s’adressant aux deux premiers, leur demanda pourquoi le marchand qui était avec eux paraissait si triste. On lui en dit le sujet, qui lui parut si extraordinaire, qu’il souhaita aussi d’être témoin de ce qui se passerait entre le génie et le marchand. Pour cet effet, il se plaça parmi les autres.
Ils aperçurent bientôt dans la campagne une vapeur épaisse, comme un tourbillon de poussière élevé par le vent. Cette vapeur s’avança jusqu’à eux, et se dissipant tout à coup, leur laissa voir le génie, qui, sans les saluer, s’approcha du marchand le sabre à la main, et le prenant par le bras : « Lève-toi, lui dit-il, que je te tue comme tu as tué mon fils. » Le marchand et les trois vieillards effrayés se mirent à pleurer et à remplir l’air de cris...
Scheherazade, en cet endroit apercevant le jour, cessa de poursuivre son conte, qui avait si bien piqué la curiosité du Sultan, que ce prince, voulant absolument en savoir la fin, remit encore au lendemain la mort de la sultane.
On ne peut exprimer quelle fut la joie du grand vizir, lorsqu’il vit que le sultan ne lui ordonnait pas de faire mourir Scheherazade. Sa famille, la cour, tout le monde en fut généralement étonné.

LA DEUXIÈME NUIT - Le Marchand et le Génie

LA DEUXIÈME NUIT
Sire, quand le marchand vit que le génie lui allait trancher la tête, il fit un grand cri, et lui dit : « Arrêtez ; encore un mot, de grâce ; ayez la bonté de m’accorder un délai : donnez-moi le temps d’aller dire adieu à ma femme et à mes enfants, et de leur partager mes biens par un testament que je n’ai pas encore fait, afin qu’ils n’aient point de procès après ma mort ; cela étant fini, je reviendrai aussitôt dans ce même lieu me soumettre à tout ce qu’il vous plaira d’ordonner de moi. — Mais, dit le génie, si je t’accorde le délai que tu demandes, j’ai peur que tu ne reviennes pas. Si vous voulez croire à mon serment, répondit le marchand, je jure par le. Dieu du ciel et de la terre que je viendrai vous retrouver ci sans y manquer. De combien de temps souhaites-tu que soit ce délai ? répliqua le génie. — Je vous demande une année, repartit le marchand ; il ne me faut pas moins de temps pour donner ordre à mes affaires, et pour me disposer à renoncer sans regret au plaisir qu’il y a de vivre. Ainsi je vous promets que de demain en un an, sans faute, je me rendrai sous ces arbres, pour me remettre entre vos mains. — Prends-tu Dieu à témoin de la promesse que tu me fais ? reprit le génie. — Oui, répondit le marchand, je le prends encore une fois à témoin, et vous pouvez vous reposer sur mon serment. » A ces paroles, le génie le laissa près de la fontaine et disparut.
Le marchand s’étant remis de sa frayeur, remonta à cheval et reprit son chemin. Mais si d’un côté il avait la joie de s’être tiré d’un si grand péril, de l’autre il était dans une tristesse mortelle lorsqu’il songeait au serment fatal qu’il avait fait. Quand il arriva chez lui, sa femme et ses enfants le reçurent avec toutes les démonstrations d’une joie parfaite ; mais au lieu de les embrasser de la même manière, il se mit à pleurer si amèrement, qu’ils jugèrent bien qu’il lui était arrivé quelque chose d’extraordinaire. Sa femme lui demanda la cause de ses larmes et de la vive douleur qu’il faisait éclater. « Nous nous réjouissons, disait-elle de votre retour, et cependant vous nous alarmez tous par l’état où nous vous voyons. Expliquez-nous, je vous prie, le sujet de votre tristesse. — Hélas répondit le mari, le moyen que je sois dans une autre situation ? Je n’ai plus qu’un an à vivre. » Alors il leur raconta ce qui s’était passé entre lui et le génie, et leur

apprit qu’il lui avait donné parole de retourner au bout de l’année recevoir la mort de sa main.
Lorsqu’ils entendirent cette triste nouvelle, ils commencèrent tous à se désoler. La femme poussait des cris pitoyables en se frappant le visage et en s’arrachant les cheveux ; les enfants, fondant en pleurs, faisaient retentir la maison de leurs gémissements ; et le père, cédant à la force du sang, mêlait ses larmes à leurs plaintes. En un mot, c’était le spectacle du monde le plus touchant.
Dès le lendemain, le marchand songea à mettre ordre à ses affaires, et s’appliqua sur toutes choses à payer ses dettes.Il fit des présents à ses amis et de grandes aumônes aux pauvres, donna la liberté à ses esclaves de l’un et de l’autre sexe, partagea ses biens entre ses enfants, nomma des tuteurs pour ceux qui n’étaient pas encore en âge ; et en rendant à sa femme tout ce qui lui appartenait, selon son contrat de mariage, il l’avantagea de tout ce qu’il put lui donner suivant les lois.
Enfin l’année s’écoula, et il fallut partir. Il fit sa valise, où il mit le drap dans lequel il devait être enseveli ; mais lorsqu’il voulut dire adieu à sa femme et à ses enfants, on n’a jamais vu une douleur plus vive. Ils ne pouvaient se résoudre à le perdre ; ils voulaient tous l’accompagner et aller mourir avec lui. Néanmoins, comme il fallait se faire violence et quitter des objets si chers : « Mes enfants, leur dit-il, j’obéis à l’ordre de Dieu en me séparant de vous. Imitez-moi soumettez-vous courageusement à cette nécessité et songez que la destinée de l’homme est de mourir. » Après avoir dit ces paroles, il s’arracha aux cris et aux regrets de sa famille, il partit, et arriva au même endroit où il avait vu le génie, le propre jour qu’il avait promis de s’y rendre. Il mit aussitôt pied à terre, et s’assit au bord de la fontaine, où il attendit le génie avec toute la tristesse qu’on peut imaginer.
Pendant qu’il languissait dans une si cruelle attente, un bon vieillard qui menait une biche à l’attache, parut et s’approcha de lui. Ils se saluèrent l’un l’autre ; après quoi le vieillard lui dit : « Mon frère, peut-on savoir de vous pourquoi vous êtes venu dans ce lieu désert, où

il n’y a que des esprits malins, et où l’on n’est pas en sûreté ? A voir ces beaux arbres, on le croirait habité ; mais c’est une véritable solitude, où il est dangereux de s’arrêter trop longtemps. »
Le marchand satisfit la curiosité du vieillard, et lui conta l’aventure qui l’obligeait à se trouver là. Le vieillard l’écouta avec étonnement ; et prenant la parole : « Voilà, s’écria-t-il, la chose du monde la plus surprenante ; et vous êtes lié par le serment le plus inviolable ! Je veux, ajouta-t-il, être témoin de votre entrevue avec le génie. » En disant cela, il s’assit près du marchand, et tandis qu’ils s’entretenaient tous deux...
« Mais je vois le jour, dit Scheherazade en se reprenant : ce qui reste est le plus beau du conte. » Le sultan, résolu d’en entendre la fin, laissa vivre encore ce jour-là Scheherazade.

PREMIÈRE NUIT - Le Marchand et le Génie

Sire, il y avait autrefois un marchand qui possédait de grands biens, tant en fonds de terre qu’en marchandises et en argent comptant. Il avait beaucoup de commis, de facteurs et d’esclaves. Comme il était obligé de temps en temps de faire des voyages pour s’aboucher avec ses correspondants, un jour qu’une affaire d’importance l’appelait assez loin du lieu qu’il habitait, il monta à cheval, et partit avec une valise derrière lui, dans laquelle il avait mis me petite provision de biscuits et de dattes, parce qu’il avait un pays désert à passer, où il n’aurait pas trouvé de quoi vivre. Il arriva sans accident à l’endroit où il avait affaire ; et quand il eut terminé la chose qui l’y avait appelé, il remonta à cheval pour s’en retourner chez lui.
Le quatrième jour de sa marche, il se sentit tellement incommode de l’ardeur du soleil et de la terre échauffée par ses rayons, qu’il se détourna de son chemin pour aller se rafraîchir sous des arbres qu’il aperçut dans la campagne ; il y trouva, au pied d’un grand noyer, une fontaine d’une eau très claire et coulante. Il mit pied à terre, attacha son cheval a une branche d’arbre et s’assit près de la fontaine, après Avoir tiré de sa valise quelques dattes et du biscuit. En changeant les dattes, il en jetait les noyaux à droite et à gauche. Lorsqu’il eut achevé ce repas frugal, comme il était bon musulman, il se lava les mains, le visage et les pieds , et fit sa prière.

Il ne l’avait pas finie, et il était encore à genoux, quand il t paraître un génie tout blanc de vieillesse, et d’une grandeur énorme, qui, s’avançant jusqu’à lui le sabre à la nain, lui dit d’un ton de voix terrible : « Lève-toi, que je te tue avec ce sabre, comme tu as tué mon fils. » Il accompagna mes mots d’un cri effroyable. Le marchand, autant effrayé de la hideuse figure du monstre que des paroles qu’il lui avait adressées, lui répondit en tremblant : « Hélas ! mon bon seigneur, de quel crime puis-je être coupable envers vous pour mériter que vous m’ôtiez la vie ? — Je veux, reprit le génie, te tuer, de même que tu as tué mon fils. Eh ! bon Dieu ! repartit le marchand, comment pourrais-je avoir tué votre fils ? Je ne le connais point, et je ne l’ai jamais vu. — Ne t’es-tu pas assis en arrivant ici ? répliqua le génie ; n’as-tu pas tiré des dattes de ta valise, et, en les mangeant, n’en as-tu pas jeté les noyaux à droite et à gauche ? — J’ai fait ce que vous dites, répondit le marchand, je ne puis le nier. — Cela étant, reprit le génie, e te dis que tu as tué mon fils, et voici comment : dans le temps que tu jetais tes noyaux, mon fils passait ; il en a reçu un dans l’oeil et il en est mort ; c’est pourquoi il faut que je te tue. — Ah ! monseigneur, pardon ! s’écria le marchand. Point de pardon, répondit le génie, point de miséricorde. N’est-il pas juste de tuer celui qui a tué ? — J’en demeure d’accord, dit le marchand ; mais je n’ai assurément pas tué votre fils ; et quand cela serait, je ne l’aurais fait que fort innocemment ; par conséquent, je vous supplie de me pardonner et de me laisser la vie. — Non, non, dit le génie en persistant dans sa résolution, il faut que je te tue, puisque tu as tué mon fils. » A ces mots, il prit le marchand par le bras, le jeta la face contre terre, et leva le sabre pour lui couper la tête.
Cependant le marchand tout en pleurs, et protestant de son innocence, regrettait sa femme et ses enfants, et disait les choses du monde les plus touchantes. Le génie, toujours le sabre haut, eut la patience d’attendre que le malheureux eût achevé ses lamentations ; mais il n’en fut nullement attendri. « Tous ces regrets sont superflus, s’écria-t-il. Quand tes larmes seraient de sang, cela ne m’empêcherait pas de te tuer, comme tu as tué mon fils. — Quoi ! répliqua le marchand, rien

ne peut vous toucher ? vous voulez absolument ôter la vie à un pauvre innocent ? — Oui, repartit le génie, j’y suis résolu. » En achevant ces paroles...
Scheherazade, en cet endroit s’apercevant qu’il était jour, et sachant que le sultan se levait de grand matin pour faire sa prière et tenir son conseil, cessa de parler. « Bon Dieu ! ma soeur, dit alors Dinarzade, que votre conte est merveilleux ! — La suite est encore plus surprenante, répondit Scheherazade, et vous en tomberiez d’accord, si le sultan voulait me laisser vivre encore aujourd’hui et me donner la permission de vous la raconter la nuit prochaine. » Schahriar, qui avait écouté Scheherazade avec plaisir, dit en lui-même : « J’attendrai jusqu’à demain ; je la ferai toujours bien mourir quand j’aurai entendu la fin de son conte. » Ayant donc pris la résolution de ne pas faire ôter la vie à Scheherazade ce jour-là, il se leva pour faire sa prière et aller au conseil.
Pendant ce temps-là le grand vizir était dans une inquiétude cruelle. Au lieu de goûter la douceur du sommeil, il avait passé la nuit à soupirer et à plaindre le sort de sa fille dont il devait être le bourreau. Mais si dans cette triste attente il craignait la vue du sultan, il fut agréablement surpris lorsqu’il vit que ce prince entrait au conseil sans lui donner l’ordre funeste qu’il en attendait.
Le sultan, selon sa coutume, passa la journée à régler les affaires de son empire ; et quand la nuit fut venue, il coucha encore avec Scheherazade. Le lendemain, avant que le jour parût, Dinarzade ne manqua pas de s’adresser à sa soeur et de lui dire : « Ma chère soeur, si vous ne dormez pas, je vous supplie, en attendant le jour qui paraîtra bientôt, de continuer le conte d’hier. » Le sultan n’attendit pas que Scheherazade lui en demandât la permission. « Achevez, lui dit-il, le conte du génie et du marchand ; je suis curieux d’en entendre la fin. » Scheherazade prit alors la parole et continua son conte dans ces termes.

L’Âne, le Boeuf et le Laboureur, fable - La tome I

Un marchand très riche avait plusieurs maisons à la campagne, où il faisait nourrir une grande quantité de toute sorte de bétail. Il se retira avec sa femme et ses enfants à une de ses terres pour la faire valoir par lui-même. Il avait le don d’entendre le langage des bêtes ; mais avec cette condition, qu’il ne pouvait l’interpréter à personne, sans s’exposer à perdre la vie ; ce qui l’empêchait de communiquer les choses qu’il avait apprises par le moyen de ce don.
Il y avait à une même auge un boeuf et un âne.Un jour qu’il était assis près d’eux, et qu’il se divertissait à voir jouer devant lui ses enfants, il entendit que le boeuf disait à l’âne : « L’Éveillé, que je te trouve heureux quand je considère le repos dont tu jouis, et le peu de travail qu’on exige de toi ! Un homme te panse avec soin, te lave, te donne de l’orge bien criblée et de l’eau fraîche et nette. Ta plus grande peine est de porter le marchand notre maître, lorsqu’il a quelque petit voyage à faire. Sans cela, toute ta vie se passerait dans l’oisiveté. La manière dont on me traite est bien différente, et ma condition est aussi malheureuse que la tienne est agréable. Il est à peine minuit qu’on m’attache à une charrue que l’on me fait traîner tout le long du jour en fendant la terre, ce qui me fatigue à un point que les forces me manquent quelquefois. D’ailleurs, le laboureur qui est toujours derrière moi ne cesse de me frapper. A force de tirer la charrue, j’ai le cou tout écorché. Enfin, après avoir travaillé depuis le matin jusqu’au soir, quand je suis de retour, on me donne à manger de méchantes fèves sèches, dont on ne s’est pas mis en peine d’ôter la terre ou d’autres choses qui ne valent pas mieux. Pour comble de misère, lorsque je me suis repu d’un mets si peu appétissant, je suis obligé de passer la nuit couché dans mon ordure. Tu vois donc que j’ai raison d’envier ton sort. »

L’âne n’interrompit pas le boeuf ; il lui laissa dire tout ce qu’il voulut ; mais quand il eut achevé de parler : « Vous ne démentez pas, lui dit-il, le nom d’idiot qu’on vous a donné : vous êtes trop simple ; vous vous laissez mener comme l’on veut, et vous ne pouvez prendre une bonne résolution. Cependant quel avantage vous revient-il de toutes les indignités que vous souffrez ? Vous vous tuez vous-même pour le repos, le plaisir et le profit de ceux qui ne vous en savent point de gré. On ne vous traiterait pas de la sorte, si vous aviez autant de courage que de force.Lorsqu’on vient vous attacher à l’auge, que ne faites-vous résistance ? que ne donnez-vous de bons coups de cornes ? que ne marquez-vous votre colère en frappant du pied contre terre ? pourquoi, enfin, n’inspirez-vous pas la terreur par des beuglements effroyables ? La nature vous a donné les moyens de vous faire respecter, et vous ne vous en servez pas. On vous apporte de mauvaises fèves et de mauvaise paille, n’en mangez point ; flairez-les seulement, et les laissez. Si vous suivez les conseils que je vous donne, vous verrez bientôt un changement dont vous me remercierez. »
Le boeuf prit en fort bonne part les avis de l’âne ; il lui témoigna combien il lui était obligé. « Cher l’Éveillé, ajouta-t-il, je ne manquerai pas de faire tout ce que tu m’as dit, et tu verras de quelle manière je m’en acquitterai. » Ils se turent après cet entretien, dont le marchand ne perdit pas une parole.
Le lendemain de bon matin, le laboureur vint prendre le boeuf ; il l’attacha à la charrue, et le mena au travail ordinaire. Le boeuf, qui n’avait pas oublié le conseil de l’âne, fit fort le méchant ce jour-là, et le soir, lorsque le laboureur, l’ayant ramené à l’auge, voulut l’attacher comme de coutume, le malicieux animal, au lieu de présenter ses cornes de lui-même, se mit à faire le rétif et à reculer en beuglant : baissa même ses cornes, comme pour en frapper le laboureur. Il fit enfin tout le manège que l’âne lui avait enseigné. Le jour suivant, le laboureur vint le reprendre pour le ramener au labourage ; mais, trouvant l’auge encore remplie des fèves et de la paille qu’il y avait mises le soir, et le boeuf couché par terre, les pieds étendus, et haletant

d’une étrange façon, il le crut malade ; il en eut pitié, et, jugeant qu il serait inutile de le mener au travail, il alla aussitôt en avertir le marchand.
Le marchand vit bien que les mauvais conseils de l’Éveillé avaient été suivis, et pour le punir comme il le méritait : « Va, dit-il au laboureur, prends l’âne à la place du boeuf, et ne manque pas de lui donner bien de l’exercice. » le laboureur obéit. L’âne fut obligé de tirer la charrue tout ce jour-là ; ce qui le fatigua d’autant plus qu’il était moins accoutumé à ce travail. Outre cela, il reçut tant de coups de bâton, qu’il ne pouvait se soutenir quand il fut le retour.
Cependant le boeuf était très content ; il avait mangé tout ce qu’il y avait dans son auge, et s’était reposé toute la journée. Il se réjouissait en lui-même d’avoir suivi les conseils de l’Éveillé ; il lui donnait mille bénédictions pour le bien qu’il lui avait procuré, et il ne manqua pas de lui en faire un nouveau compliment lorsqu’il le vit arriver. L’âne ne répondit rien au boeuf, tant il avait de dépit d’avoir été si maltraité. « C’est par mon imprudence, se disait-il à lui-même, que je me suis attiré ce malheur ; je vivais heureux, tout me riait ; j’avais tout ce que je pouvais souhaiter ; c’est ma faute si je suis dans ce déplorable état ; et si je ne trouve quelque ruse en mon esprit pour m’en tirer, ma perte est certaine. » En disant cela, ses forces se trouvèrent tellement épuisées, qu’il se laissa tomber à demi mort au pied de son auge.
En cet endroit le grand vizir, s’adressant à Scheherazade, lui dit : « Ma fille, vous faites comme cet âne, vous vous exposez à vous perdre par votre fausse prudence. Croyez-moi, demeurez en repos, et ne cherchez point à prévenir votre mort. — Mon père, répondit Scheherazade, l’exemple que vous venez de rapporter n’est pas capable de me faire changer de résolution, et je ne cesserai point de vous importuner, que je n’aie obtenu de vous que vous me présenterez au sultan pour être son épouse. » Le vizir, voyant qu’elle persistait toujours dans sa demande, lui répliqua : « Eh bien ! puisque vous ne voulez pas quitter votre obstination, je serai obligé de vous traiter de la même manière que le marchand dont je viens de parler traita sa femme peu de temps après ; et voici comment :

Ce marchand, ayant appris que l’âne était dans un état pitoyable, fut curieux de savoir ce qui se passerait entre lui et le boeuf. C’est pourquoi, après le souper, il sortit au clair le la lune, et alla s’asseoir auprès d’eux, accompagné de sa femme. En arrivant, il entendit l’âne qui disait au boeuf : « Compère, dites-moi, je vous prie, ce que vous prétendez faire quand le laboureur vous apportera demain à manger ?— Ce que je ferai ? répondit le boeuf ; je continuerai à faire ce que tu m’as enseigné. Je m’éloignerai d’abord ; je présenterai mes cornes comme hier ; je ferai le malade, et feindrai d’être aux abois. — Gardez-vous-en bien, interrompit l’âne ; ce serait le moyen de vous perdre : car, en arrivant ce soir, j’ai ouï dire au marchand notre maître une chose qui m’a fait trembler pour vous. — Hé qu’avez-vous entendu ? dit le boeuf ; ne me cachez rien, de grâce, mon cher l’Éveillé. — Notre maître, reprit l’âne, a dit au laboureur ces tristes paroles : « Puisque le boeuf ne mange pas et qu’il ne peut se soutenir, je veux qu’il soit tué dès demain. Nous ferons, pour l’amour de Dieu, une aumône de sa chair aux pauvres, et quant à sa peau, qui pourra nous être utile, tu la donneras au corroyeur ; ne manque donc pas de faire venir le boucher. — Voilà ce que j’avais à vous apprendre, ajouta l’âne ; l’intérêt que je prends à votre conservation, et l’amitié que j’ai pour vous, m’obligent à vous en avertir et à vous donner un nouveau conseil. D’abord qu’on vous apportera vos fèves et votre paille, levez-vous, et vous jetez dessus avec avidité ; le maître jugera par là que vous êtes guéri, et révoquera, sans doute, l’arrêt de mort : au lieu que si vous en usez autrement, c’est fait de vous. »
Ce discours produisit l’effet qu’en avait attendu l’âne. Le boeuf en fut étrangement troublé et en beugla d’effroi. Le marchand, qui les avait écoutés tous deux avec beaucoup d’attention, fit alors un si grand éclat de rire, que sa femme en fut très surprise. « Apprenez-moi, lui dit-elle, pourquoi vous riez si fort, afin que j’en rie avec vous. — Ma femme, lui répondit le marchand, contentez-vous de m’entendre rire. — Non, reprit-elle, j’en veux savoir le sujet. — Je ne puis vous donner cette satisfaction, repartit le mari ; sachez seulement que je ris de ce que notre âne vient de dire à notre boeuf ; le reste est un secret qu’il ne m’est pas permis de vous révéler. — Et qui vous empêche de me

découvrir ce secret ? répliqua-t-elle. — Si je vous le disais, répondit-il, apprenez qu’il m’en coûterait la vie. — Vous vous moquez de moi, s’écria la femme ; ce que vous me dites ne peut pas être vrai. Si vous ne m’avouez tout à l’heure pourquoi vous avez ri, si vous refusez de m’instruire de ce que l’âne et le boeuf ont dit, je jure, par le grand Dieu qui est au ciel, que nous ne vivrons pas davantage ensemble. »
En achevant ces mots, elle rentra dans la maison, et se mit dans un coin, où elle passa la nuit à pleurer de toute sa force. Le mari coucha seul, et le lendemain, voyant qu’elle ne discontinuait pas de se lamenter : « Vous n’êtes pas sage, lui dit-il, de vous affliger de la sorte ; la chose n’en vaut pas la peine. Il vous est aussi peu important de la savoir, qu’il m’importe beaucoup à moi de la tenir secrète. N’y pensez donc plus, je vous en conjure. — J’y pense si bien encore, répondit la femme, que je ne cesserai pas de pleurer que vous n’ayez satisfait ma curiosité. — Mais je vous dis fort sérieusement, répliqua-t-il, qu’il m’en coûtera la vie, si je cède à vos indiscrètes instances. — Qu’il en arrive tout ce qu’il plaira à Dieu, repartit-elle, je n’en démordrai pas. — Je vois bien, reprit le marchand, qu’il n’y a pas moyen de vous faire entendre raison, et comme je prévois que vous vous ferez mourir vous-même par votre opiniâtreté, je vais appeler vos enfants, afin qu’ils aient la consolation de vous voir avant que vous mouriez. » Il fit venir ses enfants, et envoya chercher aussi le père, la mère et les parents de la femme. Lorsqu’ils furent assemblés, et qu’il leur eut expliqué de quoi il était question, ils employèrent leur éloquence à faire comprendre à la femme qu’elle avait tort de ne vouloir pas revenir de son entêtement ; mais elle les rebuta tous, et dit qu’elle mourrait plutôt que de céder en cela à son mari. Le père et la mère eurent beau lui parler en particulier et lui représenter que la chose qu’elle souhaitait d’apprendre rie lui était d’aucune importance, ils ne gagnèrent rien sur son esprit, ni par leur autorité, ni par leurs discours. Quand ses enfants virent qu’elle s’obstinait à rejeter toujours les bonnes raisons dont on combattait son opiniâtreté, ils se mirent à pleurer amèrement. Le marchand lui-même ne savait plus où il en était. Assis seul auprès de la porte de sa maison, il délibérait déjà s’il sacrifierait sa vie pour sauver celle de sa femme qu’il aimait beaucoup.

Or, ma fille, continua le vizir en parlant toujours à Scheherazade, ce marchand avait cinquante poules et un coq avec un chien qui faisait bonne garde. Pendant qu’il était assis, comme je l’ai dit, et qu’il rêvait profondément au parti qu’il devait prendre, il vit le chien courir vers le coq qui s’était jeté sur une poule, et il entendit qu’il lui parla dans ces termes : « O coq ! Dieu ne permettra pas que tu vives encore longtemps ! N’as-tu pas honte de faire aujourd’hui ce que tu fais ? » Le coq monta sur ses ergots, et, se tournant du côté du chien : « Pourquoi, répondit-il fièrement, cela me serait-il défendu aujourd’hui plutôt que les autres jours ? Puisque tu l’ignores, répliqua le chien, a prends que notre maître est aujourd’hui dans un grand deuil. Sa femme veut qu’il lui révèle un secret, qui est de telle nature qu’il perdra la vie s’il le lui découvre. Les choses sont en cet état, et il est à craindre qu’il n’ait pas assez de fermeté pour résister à l’obstination de sa femme ; car il l’aime, et il est touché des larmes qu’elle répand sans cesse. Il va peut-être périr ; nous en sommes tous alarmés dans ce logis ; toi seul, insultant à notre tristesse, tu as l’impudence de te divertir avec tes poules. »
Le coq repartit de cette sorte à la réprimande du chien : « Que notre maître est insensé ! il n’a qu’une femme, et il n’en peut venir à bout, pendant que j’en ai cinquante qui ne font que ce que je veux. Qu’il rappelle sa raison, il trouvera bientôt moyen de sortir de l’embarras où il est. Eh que veux-tu qu’il fasse ? dit le chien. Qu’il entre dans la chambre où est sa femme, répondit le coq, et qu’après s’être enfermé avec elle, il prenne un bon bâton, et lui en donne mille coups ; je mets en fait qu’elle sera sage après cela, et qu’elle ne le pressera plus de lui dire ce qu’il ne doit pas lui révéler. » Le marchand n’eut pas sitôt entendu ce que le coq venait de dire, qu’il se leva de sa place, prit un gros bâton, alla trouver sa femme qui pleurait encore, s’enferma avec elle, et la battit si bien, qu’elle ne put s’empêcher de crier : « C’est assez, mon mari, c’est assez, laissez-moi, je ne vous demanderai plus rien. » A ces paroles, et voyant qu’elle se repentait d’avoir été curieuse si mal à propos, il cessa de la maltraiter. Il ouvrit la porte ; toute la parenté entra, se réjouit de trouver la femme revenue de son entêtement, et fit compliment au mari sur l’heureux expédient dont il

s’était servi pour la mettre à la raison. « Ma fille, ajouta le grand vizir, vous mériteriez d’être traitée de la même manière que la femme de ce marchand. »
« Mon père, dit alors Scheherazade, de grâce, ne trouvez point mauvais que je persiste dans mes sentiments. L’histoire de cette femme ne saurait m’ébranler. Je pourrais vous en raconter beaucoup d’autres qui vous persuaderaient que vous ne devez pas vous opposer à mon dessein. D’ailleurs, pardonnez-moi, si j’ose vous le déclarer, vous vous y opposeriez vainement : quand la tendresse paternelle refuserait de souscrire à la prière que je vous fais, j’irais me présenter moi-même au sultan. »
Enfin le père, poussé à bout par la fermeté de sa fille, se rendit à ses importunités ; et, quoique fort affligé de n’avoir pu la détourner d’une si funeste résolution, il alla, dès ce moment, trouver Schahriar, pour lui annoncer que la nuit prochaine il lui mènerait Scheherazade.
Le sultan fut fort étonné du sacrifice que son grand vizir lui faisait. « Comment avez-vous pu, lui dit-il, vous résoudre à me livrer votre propre fille ? — Sire, lui répondit le vizir, elle s’est offerte d’elle-même. La triste destinée qui l’attend n’a pu l’épouvanter, et elle préfère à sa vie l’honneur d’être une seule nuit l’épouse de Votre Majesté. — Mais ne vous trompez pas, vizir, reprit le sultan, demain, en remettant Scheherazade entre vos mains, je prétends que vous lui ôtiez la vie. Si vous y manquez, je vous jure que je vous ferai mourir vous-même. — Sire, repartit le vizir, mon coeur gémira, sans doute, en vous obéissant ; mais la nature aura beau murmurer : quoique père, je vous réponds d’un bras fidèle. » Schahriar accepta l’offre de son ministre, et lui dit qu’il n’avait qu’à lui amener sa fille quand il lui plairait.
Le grand vizir alla porter cette nouvelle à Scheherazade, qui la reçut avec autant de joie que si elle eût été la plus agréable du monde. Elle remercia son père de l’avoir si sensiblement obligée, et, voyant qu’il était accablé de douleur, elle lui dit, pour le consoler, qu’elle espérait

ne se repentirait pas de l’avoir mariée avec le sultan, et qu’au contraire il aurait sujet de s’en réjouir tout le reste de sa vie.
Elle ne songea plus qu’à se mettre en état de paraître devant le sultan ; mais avant que de partir, elle prit sa soeur Dinarzade en particulier, et lui dit : « Ma chère soeur, j’ai besoin de votre secours dans une affaire très importante ; je vous prie de ne me le pas refuser. Mon père va me conduire chez le sultan pour être son épouse. Que cette nouvelle ne vous épouvante pas ; écoutez-moi seulement avec patience. Dès que je serai devant le sultan, je le supplierai de permettre que vous couchiez dans la chambre nuptiale, afin que je jouisse cette nuit encore de votre compagnie. Si obtiens cette grâce, comme je l’espère, souvenez-vous de m’éveiller demain matin, une heure avant le jour, et de m’adresser ces paroles : « Ma soeur, si vous ne dormez pas, je vous supplie, en attendant le jour qui paraîtra bientôt, de me raconter un de ces beaux contes que vous savez. » Aussitôt je vous en conterai un, et je me flatte de délivrer par ce moyen tout le peuple de la consternation où il est. » Dinarzade répondit à sa soeur qu’elle ferait avec plaisir ce qu’elle exigeait d’elle.
L’heure de se coucher étant enfin venue, le grand vizir conduisit Scheherazade au palais, et se retira après l’avoir introduite dans l’appartement du sultan. Ce prince ne se vit pas plus tôt avec elle, qu’il lui ordonna de se découvrir le visage. Il la trouva si belle, qu’il en fut charmé ; mais s’apercevant qu’elle était en pleurs, il lui en demanda le sujet. « Sire, répondit Scheherazade, j’ai une soeur que j’aime aussi tendrement que j’en suis aimée. Je souhaiterais qu’elle passât la nuit dans cette chambre, pour la voir et lui dire adieu encore une fois. Voulez-vous bien que j’aie la consolation de lui donner ce dernier témoignage de mon amitié ? » Schahriar y ayant consenti, on alla chercher Dinarzade, qui vint en diligence. Le sultan se coucha avec Scheherazade, sur une estrade fort élevée, à la manière des monarques de l’Orient, et Dinarzade dans un lit qu’on lui avait préparé au bas de l’estrade.
Une heure avant le jour, Dinarzade s’étant réveillée, ne manqua pas de faire ce que sa soeur lui avait recommandé. « Ma chère soeur, s’écria-t-

elle, si vous ne dormez pas, je vous supplie, en attendant le jour qui paraîtra bientôt, de me raconter un de ces contes agréables que vous savez. Hélas ! ce sera peut-être la dernière fois que j’aurai ce plaisir. »
Scheherazade, au lieu de répondre à sa soeur, s’adressa au sultan : « Sire, dit-elle, Votre Majesté veut-elle bien me permettre de donner cette satisfaction à ma soeur ? — Très volontiers », répondit le sultan. Alors Scheherazade dit à sa soeur d’écouter ; et puis, adressant la parole à Schahriar, elle commença de la sorte :

LES MILLE ET UNE NUITS - la Tome I

 Les chroniques des Sassaniens, anciens rois de Perse, qui avaient étendu leur empire dans les Indes, dans les grandes et petites îles qui en dépendent, et bien loin au delà du Gange jusqu’à la Chine, rapportent qu’il y avait autrefois un roi de cette puissante maison qui était le plus excellent prince de son temps. Il se faisait autant aimer de ses sujets, par sa sagesse et sa prudence, qu’il s’était rendu redoutable à ses voisins par le bruit de sa valeur et par la réputation de ses troupes belliqueuses et bien disciplinées. Il avait deux fils : l’aîné, appelé Schahriar, digne héritier de son père, en possédait toutes les vertus ; et le cadet, nommé Schahzenan, n’avait pas moins de mérite que son frère.
Après un règne aussi long que glorieux, ce roi mourut, et Schahriar monta sur le trône. Schahzenan, exclu de tout partage par les lois de l’empire, et obligé de vivre comme un particulier, au lieu de souffrir impatiemment le bonheur de son aîné, mit toute son attention à lui
plaire. Il eut peu de peine à y réussir. Schahriar, qui avait naturellement de l’inclination pour ce prince, fut charmé de sa complaisance ; et, par un excès d’amitié, voulant partager avec lui ses Etats, il lui donna le royaume de la Grande-Tartarie. Schahzenan en alla bientôt prendre possession, et il établit son séjour à Samarcande, qui en était la capitale.
Il y avait déjà dix ans que ces deux rois étaient séparés, lorsque Schahriar, souhaitant passionnément de revoir son frère, résolut de lui envoyer un ambassadeur pour l’inviter à le venir voir. Il choisit pour cette ambassade son premier vizir, qui partit avec une suite conforme à sa dignité, et fit toute la diligence possible. Quand il fut près de Samarcande, Schahzenan, averti de son arrivée, alla au-devant de lui avec les principaux seigneurs de sa cour, qui, pour faire plus d’honneur au ministre du sultan, s’étaient tous habillés magnifiquement. Le roi de Tartarie le reçut avec de grandes démonstrations de joie, et lui demanda d’abord des nouvelles du sultan son frère. Le vizir satisfit sa curiosité, après quoi il exposa le sujet de son ambassade. Schahzenan en fut touché. « Sage vizir, dit-il, le sultan mon frère me fait trop d’honneur, et il ne pouvait rien me proposer qui me fût plus agréable. S’il souhaite de me voir, je suis pressé de la même envie. Le temps, qui n’a point diminué son amitié, n’a point affaibli la mienne. Mon royaume est tranquille, et je ne veux que dix jours pour me mettre en état de partir avec vous. Ainsi il n’est pas nécessaire que vous entriez dans la ville pour si peu de temps. Je vous prie de vous arrêter en cet endroit et d’y faire dresser vos tentes. Je vais ordonner qu’on vous apporte des rafraîchissements en abondance pour vous et pour toutes les personnes de votre suite. Cela fut exécuté sur-le-champ ; le roi fut à peine rentré dans Samarcande, que le vizir vit arriver une prodigieuse quantité de toutes sortes de provisions, accompagnées de régals et de présents d’un très grand prix.
Cependant Schahzenan, se disposant à partir, régla les affaires les plus pressantes, établit un conseil pour gouverner son royaume pendant son absence, et mit à la tête de ce conseil un ministre dont la sagesse lui était connue et en qui il avait une entière confiance. Au bout de dix
jours, ses équipages étant prêts, il dit adieu à la reine sa femme, sortit sur le soir de Samarcande, et, suivi des officiers qui devaient être du voyage, il se rendit au pavillon royal qu’il avait fait dresser auprès des tentes du vizir. Il s’entretint avec cet ambassadeur jusqu’à minuit. Alors, voulant encore une fois embrasser la reine, qu’il aimait beaucoup, il retourna seul dans son palais. Il alla droit à l’appartement de cette princesse, qui, ne s’attendant pas à le revoir, avait reçu dans son lit un des derniers officiers de sa maison. Il y avait déjà longtemps qu’ils étaient couchés, et ils dormaient tous deux d’un profond sommeil.
Le roi entra sans bruit, se faisant un plaisir de surprendre par son retour une épouse dont il se croyait tendrement aimé. Mais quelle fut sa surprise, lorsqu’à la clarté des flambeaux, qui ne s’éteignaient jamais la nuit dans les appartements des princes et des princesses, il aperçut un homme dans ses bras Il demeura immobile durant quelques moments, ne sachant s’il devait croire ce qu’il voyait. Mais, n’en pouvant douter : « Quoi ! dit-il en lui-même, je suis à peine hors de mon palais, je suis encore sous les murs de Samarcande, et l’on m’ose outrager ! Ah ! perfide ! votre crime ne sera pas impuni.Comme roi, je dois punir les forfaits qui se commettent dans mes États ; comme époux offensé, il faut que je vous immole à mon juste ressentiment. » Enfin ce malheureux prince, cédant à son premier transport, tira sabre, s’approcha du lit, et d’un seul coup fit passer les coupables du sommeil à la mort. Ensuite les prenant l’un après l’autre, il les jeta par une fenêtre dans le fossé dont le palais était environné.
S’étant vengé de cette sorte, il sortit de la ville comme il y était venu, et se retira sous son pavillon. Il n’y fut pas plus tôt arrivé, que sans parler à personne de ce qu’il venait de faire, il ordonna de plier les tentes et de partir. Tout fut bientôt prêt, et il n’était pas jour encore, qu’on se mit en marche au son des timbales et de plusieurs autres instruments qui inspiraient de la joie à tout le monde, hormis au roi. Ce prince, toujours occupé de l’infidélité de la reine, était la proie d’une affreuse mélancolie qui ne le quitta point pendant tout le voyage.

Lorsqu’il fut près de la capitale des Indes, il vit venir au-devant de lui le sultan 2 Schahriar avec toute sa cour ! Quelle joie pour ces princes de se revoir ! Ils mirent tous deux pied à terre pour s’embrasser ; et après s’être donné mille marques de tendresse, ils remontèrent à cheval, et entrèrent dans la ville aux acclamations d’une foule innombrable de peuple. Le sultan conduisit le roi son frère jusqu’au palais qu’il lui avait fait préparer. Ce palais communiquait au sien par un même jardin ; il était d’autant plus magnifique, qu’il était consacré aux fêtes et aux divertissements de la cour ; et on en avait encore augmenté la magnificence par de nouveaux ameublements.
Schahriar quitta d’abord le roi de Tartarie, pour lui donner le temps d’entrer au bain et de changer d’habits ; mais dès qu’il sut qu’il en était sorti, il vint le retrouver. Ils s’assirent sur un sofa, et comme les courtisans se tenaient éloignés par respect, ces deux princes commencèrent à s’entretenir de tout ce que deux frères, encore plus unis par l’amitié que par le sang, ont à se dire après une longue absence. L’heure du souper étant venue, ils mangèrent ensemble ; et après le repas, ils reprirent leur entretien, qui dura jusqu’à ce que Schahriar, s’apercevant que la nuit était fort avancée, se retira pour laisser reposer son frère.
L’infortuné Schahzenan se coucha ; mais si la présence du sultan son frère avait été capable de suspendre pour quelque temps ses chagrins, ils se réveillèrent alors avec violence. Au lieu de goûter le repos dont il avait besoin, il ne fit que rappeler dans sa mémoire les plus cruelles réflexions.Toutes les circonstances de l’infidélité de la reine se représentaient si vivement à son imagination, qu’il en était hors de lui-même. Enfin, ne pouvant dormir, il se leva ; et se livrant tout entier à des pensées si affligeantes, il parut sur son visage une impression de tristesse que le sultan ne manqua pas de remarquer. « Qu’a donc le sultan de Tartarie ? disait-il. Qui peut causer ce chagrin que je lui vois ? Aurait-il sujet de se plaindre de la réception que je lui ai faite ? Non : je l’ai reçu comme un frère que j’aime, et je n’ai rien là-dessus à
2 Ce mot arabe signifie empereur ou seigneur : on donne ce titre à presque tous les souverains de l’Orient.

me reprocher. Peut-être se voit-il à regret éloigné de ses États ou de la reine sa femme. Ah ! si c’est cela qui l’afflige, il faut que je lui fasse incessamment les présents que je lui destine, afin qu’il puisse partir quand il lui plaira, pour s’en retourner à Samarcande. » Effectivement, dès le lendemain il lui envoya une partie de ces présents, qui étaient composés de tout ce que les Indes produisent de plus rare, de plus riche et de plus singulier. Il ne laissait pas néanmoins d’essayer de le divertir tous les jours par de nouveaux plaisirs ; mais les fêtes les plus agréables, au lieu de le réjouir, ne faisaient qu’irriter ses chagrins.
Un jour Schahriar ayant ordonné une grande chasse à deux journées de sa capitale, dans un pays où il y avait particulièrement beaucoup de cerfs, Schahzenan le pria de le dispenser de l’accompagner, en lui disant que l’état de sa santé ne lui permettait pas d’être de la partie. Le sultan ne voulut pas le contraindre, le laissa en liberté, et partit avec toute sa cour pour aller prendre ce divertissement. Après son départ, le roi de la Grande-Tartarie, se voyant seul, s’enferma dans son appartement. Il s’assit à une fenêtre qui avait vue sur le jardin. Ce beau lieu et le ramage d’une infinité d’oiseaux qui y faisaient leur retraite, lui auraient donné du plaisir, s’il eût été capable d’en ressentir ; mais toujours déchiré par le souvenir funeste de l’action infâme de la reine, il arrêtait moins souvent ses yeux sur le jardin, qu’il ne les levait au ciel pour se plaindre de son malheureux sort.
Néanmoins, quelque occupé qu’il fût de ses ennuis, il ne laissa pas d’apercevoir un objet qui attira toute son attention. Une porte secrète du palais du sultan s’ouvrit tout à coup, et il en sortit vingt femmes, au milieu desquelles marchait la sultane 3 d’un air qui la faisait aisément distinguer. Cette princesse, croyant que le roi de la Grande-Tartarie était aussi a la chasse, s’avança avec fermeté jusque sous les fenêtres de l’appartement de ce prince, qui, voulant par curiosité l’observer, se plaça de manière qu’il pouvait tout voir sans être vu. Il remarqua que les personnes qui accompagnaient la sultane, pour bannir toute contrainte, se découvrirent le visage qu’elles avaient eu couvert
3 Le titre de sultane se donne à toutes les femmes des princes de l’Orient. Cependant le nom de sultane, tout court, désigne ordinairement la favorite.

jusqu’alors, et quittèrent de longs habits qu’elles portaient par-dessus d’autres plus courts. Mais il fut dans un extrême étonnement de voir que dans cette compagnie qui lui avait semblé toute composée de femmes, il y avait dix noirs, qui prirent chacun leur maîtresse. La sultane, de son côté, ne demeura pas longtemps sans amant ; elle frappa des mains en criant : Masoud, Masoud ! et aussitôt un autre noir descendit du haut d’un arbre, et courut à elle avec beaucoup d’empressement.
La pudeur ne me permet pas de raconter tout ce qui se passa entre ces femmes et ces noirs, et c’est un détail qu’il n’est pas besoin de faire. Il suffit de dire que Schahzenan en vit assez pour juger que son frère n’était pas moins à plaindre que lui. Les plaisirs de cette troupe amoureuse durèrent jusqu’à minuit. Ils se baignèrent tous ensemble dans une grande pièce d’eau qui faisait un des plus grands ornements du jardin ; après quoi, ayant repris leurs habits, ils rentrèrent par la porte secrète dans le palais du sultan ; et Masoud, qui était venu du dehors par-dessus la muraille du jardin, s’en retourna par le même endroit.
Comme toutes ces choses s’étaient passées sous les yeux du roi de la Grande-Tartarie, elles lui donnèrent lieu de faire une infinité de réflexions. « Que j’avais peu de raison, disait-il, de croire que mon malheur était si singulier ! C’est sans doute l’inévitable destinée de tous les maris, puisque le sultan mon frère, le souverain de tant d’États, le plus grand prince du monde, n’a pu l’éviter. Cela étant, quelle faiblesse de me laisser consumer de chagrin ! C’en est fait, le souvenir d’un malheur si commun ne troublera plus désormais le repos de ma vie. » En effet, dès ce moment il cessa de s’affliger ; et comme il n’avait pas voulu souper qu’il n’eût vu toute la scène qui venait d’être jouée sous ses fenêtres, il fit servir alors, mangea de meilleur appétit qu’il n’avait fait depuis son départ de Samarcande, et entendit même avec quelque plaisir un concert agréable de voix et d’instruments dont on accompagna le repas.
Les jours suivants il fut de très bonne humeur ; et lorsqu’il sut que le sultan était de retour, il alla au-devant de lui, et lui fit son compliment

d’un air enjoué. Schahriar d’abord ne prit pas garde à ce changement ; il ne songea qu’à se plaindre obligeamment de ce que ce prince avait refusé de l’accompagner à la chasse ; et sans lui donner le temps de répondre à ses reproches, il lui parla du grand nombre de cerfs et d’autres animaux qu’il avait pris, et enfin du plaisir qu’il avait eu. Schahzenan, après l’avoir écouté avec attention, prit la parole à son tour. Comme il n’avait plus de chagrin qui l’empêchât de faire paraître combien il avait d’esprit, il dit mille choses agréables et plaisantes.
Le sultan, qui s’était attendu à le retrouver dans le même état où il l’avait laissé, fut ravi de le voir si gai. « Mon frère, lui dit-il, je rends grâces au ciel de l’heureux changement qu’il a produit en vous pendant mon absence ; j’en ai une véritable joie, mais j’ai une prière à vous faire, et je vous conjure de m’accorder ce que je vais vous demander. — Que pourrais-je vous refuser ? répondit le roi de Tartarie. Vous pouvez tout sur Schahzenan. Parlez ; je suis dans l’impatience de savoir ce que vous souhaitez de moi. — Depuis que vous êtes dans ma cour, reprit Schahriar, je vous ai vu plongé dans une noire mélancolie, que j’ai vainement tenté de dissiper par toutes sortes de divertissements. Je me suis imaginé que votre chagrin venait de ce que vous étiez éloigné de vos États ; j’ai cru même que l’amour y avait beaucoup de part, et que la reine de Samarcande, que vous avez dû choisir d’une beauté achevée, en était peut-être la cause. Je ne sais si je me suis trompé dans ma conjecture ; mais je vous avoue que c’est particulièrement pour cette raison que je n’ai pas voulu vous importuner là-dessus, de peur de vous déplaire. Cependant, sans que j’y aie contribué en aucune manière, je vous trouve à mon retour de la meilleure humeur du monde, et l’esprit entièrement dégagé de cette noire vapeur qui en troublait tout l’enjouement. Dites-moi, de grâce, pourquoi vous étiez si triste, et pourquoi vous ne l’êtes plus. »
A ce discours, le roi de la Grande-Tartarie demeura quelque temps rêveur, comme s’il eût cherché à y répondre. Enfin il repartit dans ces termes : « Vous êtes mon sultan et mon maître ; mais dispensez-moi, je vous supplie, de vous donner la satisfaction que vous me demandez. — Non, mon frère, répliqua le sultan, il faut que vous me l’accordiez ; je la souhaite, ne me la refusez pas. » Schahzenan ne put résister aux

instances de Schahriar. « Eh bien, mon frère, lui dit-il, je vais vous satisfaire, puisque vous me le commandez. » Alors il lui raconta l’infidélité de la reine de Samarcande ; et lorsqu’il eut achevé le récit : « Voilà, poursuivit-il, le sujet de ma tristesse ; jugez si j’avais tort de m’y abandonner. — O mon frère ! s’écria le sultan d’un ton qui marquait combien il entrait dans le ressentiment du roi de Tartarie, quelle horrible histoire venez-vous de me raconter ! Avec quelle impatience je l’ai écoutée jusqu’au bout ! Je vous loue d’avoir puni les traîtres qui vous ont fait un outrage si sensible. On ne saurait vous reprocher cette action : elle est juste ; et pour moi, j’avouerai qu’à votre place j’aurais eu peut-être moins de modération que vous. Je ne me serais pas contenté d’ôter la vie à une seule femme ; je crois que j’en aurais sacrifié plus de mille à ma rage. Je ne suis point étonné de vos chagrins : la cause en était trop vive et trop mortifiante pour n’y pas succomber. O ciel ! quelle aventure ! Non, je crois qu’il n’en est jamais arrivé de semblable à personne qu’à vous. Mais enfin il faut louer Dieu de ce qu’il vous a donné de la consolation ; et comme je ne doute pas qu’elle ne soit bien fondée, ayez encore la complaisance de m’en instruire, et faites-moi la confidence entière. »
Schahzenan fit plus de difficulté sur ce point que sur le précédent, à cause de l’intérêt que son frère y avait ; mais il fallut céder à ses nouvelles instances. « Je vais donc vous obéir, lui dit-il, puisque vous le voulez absolument. Je crains que mon obéissance ne vous cause plus de chagrin que je n’en ai eu ; mais vous ne devez vous en prendre qu’à vous-même, puisque c’est vous qui me forcez à vous révéler une chose que je voudrais ensevelir dans un éternel oubli. — Ce que vous me dites, interrompit Schahriar, ne fait qu’irriter ma curiosité ; hâtez-vous de me découvrir ce secret, de quelque nature qu’il puisse être. » Le roi de Tartarie, ne pouvant plus s’en défendre, fit alors le détail de tout ce qu’il avait vu du déguisement des noirs, des déportements de la sultane et de ses femmes, et il n’oublia pas Masoud. « Après avoir été témoin de ces infamies, continua-t-il, je pensai que toutes les femmes y étaient naturellement portées, et qu’elles ne pouvaient résister à leur penchant. Prévenu de cette opinion, il me parut que c’était une grande faiblesse à un homme d’attacher son repos à leur fidélité. Cette réflexion m’en fit faire beaucoup d’autres ; et enfin je

jugeai que je ne pouvais prendre un meilleur parti que de me consoler. Il m’en a coûté quelques efforts, mais j’en suis venu à bout ; et, si vous m’en croyez, vous suivrez mon exemple. »
Quoique ce conseil fût judicieux, le sultan ne put le goûter. Il entra même en fureur. « Quoi dit-il, la sultane des Indes est capable de se prostituer d’une manière si indigne ! Non, mon frère, ajouta-t-il, je ne puis croire ce que vous me dites, si je ne le vois de mes propres yeux. Il faut que les vôtres vous aient trompé ; la chose est assez importante pour mériter que j’en sois assuré par moi-même. — Mon frère, répondit Schahzenan, si vous voulez en être témoin, cela n’est pas fort difficile : vous n’avez qu’à faire une nouvelle partie de chasse, quand nous serons hors de la ville avec votre cour et la mienne, nous nous arrêterons sous nos pavillons, et la nuit nous reviendrons tous deux seuls dans mon appartement. Je suis assuré que le lendemain vous verrez ce que j’ai vu. » Le sultan approuva le stratagème et ordonna aussitôt une nouvelle chasse ; de sorte que dès le même jour les pavillons furent dressés au lieu désigné.
Le jour suivant, les deux princes partirent avec toute leur suite. Ils arrivèrent où ils devaient camper, et ils y demeurèrent jusqu’à la nuit. Alors Schahriar appela son grand vizir ; et, sans lui découvrir son dessein, lui commanda de tenir sa place pendant son absence, et de ne pas permettre que personne sortît du camp, pour quelque sujet que ce pût être. D’abord qu’il eut donné cet ordre, le roi de la Grande-Tartarie et lui montèrent à cheval, passèrent incognito au travers du camp, rentrèrent dans la ville et se rendirent au palais qu’occupait Schahzenan. Ils se couchèrent ; et le lendemain de bon matin, ils s’allèrent placer à la même fenêtre d’où le roi de Tartarie avait vu la scène des noirs. Ils jouirent quelque temps de la fraîcheur, car le soleil n’était pas encore levé ; et, en s’entretenant, ils jetaient souvent les yeux du côté de la porte secrète. Elle s’ouvrit enfin ; et, pour dire le reste en peu de mots, la sultane parut avec ses femmes et les dix noirs déguisés ; elle appela Masoud ; et le sultan en vit plus qu’il n’en fallait pour être pleinement convaincu de sa honte et de son malheur. « O Dieu ! s’écria-t-il, quelle indignité ! quelle horreur ! L’épouse d’un souverain tel que moi peut-elle être capable de cette infamie ? Après

cela quel prince osera se vanter d’être parfaitement heureux ? Ah ! mon frère, poursuivit-il en embrassant le roi de Tartarie, renonçons tous deux au monde, la bonne foi en est bannie ; s’il flatte d’un côté, il trahit de l’autre. Abandonnons nos Etats et tout l’éclat qui nous environne. Allons dans des royaumes étrangers traîner une vie obscure et cacher notre infortune. » Schahzenan n’approuvait pas cette résolution ; mais il n’osa la combattre dans l’emportement où il voyait Schahriar. « Mon frère, lui dit-il, je n’ai pas d’autre volonté que la vôtre ; je suis prêt à vous suivre partout où il vous plaira ; mais promettez-moi que nous reviendrons, si nous pouvons rencontrer quelqu’un qui soit plus malheureux que nous. — Je vous le promets, répondit le sultan ; mais je doute fort que nous trouvions personne qui le puisse être. — Je ne suis pas de votre sentiment là-dessus, répliqua le roi de Tartarie ; peut-être même ne voyagerons-nous pas longtemps. » En disant cela ils sortirent secrètement du palais, et prirent un autre chemin que celui par où ils étaient venus. Ils marchèrent tant qu’ils eurent du jour assez pour se conduire, et passèrent la première nuit sous des arbres. S’étant levés dès le point du jour, ils continuèrent leur marche jusqu’à ce qu’ils arrivèrent à une belle prairie sur le bord de la mer, où il y avait, d’espace en espace, de grands arbres fort touffus. Ils s’assirent sous un de ces arbres pour se délasser et y prendre le frais. L’infidélité des princesses leurs femmes fit le sujet de leur conversation.
Il n’y avait pas longtemps qu’ils s’entretenaient, lorsqu’ils entendirent assez près d’eux un bruit horrible du côté de la mer, et un cri effroyable qui les remplit de crainte. Alors la mer s’ouvrit, et il s’en éleva comme une grosse colonne noire qui semblait s’aller perdre dans les nues. Cet objet redoubla leur frayeur ; ils se levèrent promptement, et montèrent au haut de l’arbre qui leur parut le plus propre à les cacher. Ils y furent à peine montés, que regardant vers l’endroit d’où le bruit partait et où la mer s’était entr’ouverte, ils remarquèrent que la colonne noire s’avançait vers le rivage en fendant l’eau ; ils ne purent dans le moment démêler ce que ce pouvait être, mais ils en furent bientôt éclaircis.

C’était un de ces génies qui sont malins, malfaisants, et ennemis mortels des hommes. Il était noir et hideux, avait la forme d’un géant d’une hauteur prodigieuse, et portait sur sa tête une grande caisse de verre, fermée à quatre serrures d’acier fin. Il entra dans la prairie avec cette charge, qu’il vint poser justement au pied de l’arbre où étaient les eux princes, qui, connaissant l’extrême péril où ils se trouvaient, se crurent perdus.
Cependant le génie s’assit auprès de la caisse, et l’ayant ouverte avec quatre clefs qui étaient attachées à sa ceinture, il en sortit aussitôt une dame très richement habillée, d’une taille majestueuse et d’une beauté parfaite. Le monstre la fit asseoir à ses côtés, et la regardant amoureusement : « Dame, dit-il, la plus accomplie de toutes les dames qui sont admirées pour leur beauté, charmante personne, vous que j’ai enlevée le jour de vos noces, et que j’ai toujours aimée depuis si constamment, vous voudrez bien que je dorme quelques moments près de vous ; le sommeil dont je me sens accablé m’a fait venir en cet endroit pour prendre un peu de repos. » En disant cela, il laissa tomber sa grosse tête sur les genoux de la dame ; ensuite ayant allongé ses pieds qui s’étendaient jusqu’à la mer, il ne tarda pas à s’endormir, et il ronfla bientôt de manière qu’il fit retentir le rivage.
La dame alors leva la vue par hasard, et apercevant les princes au haut de l’arbre, elle leur fit signe de la main de descendre sans faire de bruit. Leur frayeur fut extrême quand ils se virent découverts.Ils supplièrent la dame, par d’autres signes, de les dispenser de lui obéir ; mais elle, après avoir ôté doucement de dessus ses genoux la tête du génie, et l’avoir posée légèrement à terre, se leva, et leur dit d’un ton de voix bas, mais animé : « Descendez ; il faut absolument que vous veniez à moi. » Ils voulurent vainement lui faire comprendre encore par leurs gestes qu’ils craignaient le génie : « Descendez donc, leur répliqua-t-elle sur le même ton ; si vous ne vous hâtez de m’obéir, je vais l’éveiller, et je lui demanderai moi-même votre mort. »
Ces paroles intimidèrent tellement les princes, qu’ils commencèrent à descendre avec toutes les précautions possibles pour ne pas éveiller le génie. Lorsqu’ils furent en las, la dame les prit par la main, et s’étant

un peu éloignée avec eux sous les arbres, elle leur fit librement une proposition très vive ; ils la rejetèrent d’abord ; mais elle les obligea, par de nouvelles menaces, à l’accepter. Après qu’elle eut obtenu d’eux ce qu’elle souhaitait, ayant remarqué qu’ils avaient chacun une bague au doigt, elle les leur demanda. Sitôt qu’elle les eut entre les mains, elle alla prendre une boîte du paquet où était sa toilette ; elle en tira un fil garni d’autres bagues de toutes sortes de façons, et le leur montrant : « Savez-vous bien, dit-elle, ce que signifient ces joyaux ? — Non, répondirent-ils ; mais il ne tiendra qu’à vous de nous l’apprendre. — Ce sont, reprit-elle, les bagues de tous les hommes à qui j’ai fait part de mes faveurs. Il y en a quatre-vingt-dix-huit bien comptées, que je garde pour me souvenir d’eux. Je vous ai demandé les vôtres pour la même raison, et afin d’avoir la centaine accomplie. Voilà donc, continua-t-elle, cent amants que j’ai eus jusqu’à ce jour, malgré la vigilance et les précautions de ce vilain génie qui ne me quitte pas. Il a beau m’enfermer dans cette caisse de verre, et me tenir cachée au fond de la mer, je ne laisse pas de tromper ses soins. Vous voyez par là que quand une femme a formé un projet, il n’y a point de mari ni d’amant qui puisse en empêcher l’exécution. Les hommes feraient mieux de ne pas contraindre les femmes, ce serait le moyen de les rendre sages. » La dame leur ayant parlé de la sorte, passa leurs bagues dans le même fil où étaient enfilées les autres. Elle s’assit ensuite comme auparavant, souleva la tête du génie, qui ne se réveilla point, la remit sur ses genoux, et fit signe aux princes de se retirer.
Ils reprirent le chemin par où ils étaient venus ; et lorsqu’ils eurent perdu de vue la dame et le génie, Schahriar dit à Schahzenan : « Eh bien, mon frère, que pensez-vous de l’aventure qui vient de nous arriver ? Le génie n’a-t-il pas une maîtresse bien fidèle ? Et ne convenez-vous pas que rien n’est égal à la malice des femmes ? — Oui, mon frère, répondit le roi de la Grande-Tartarie. Et vous devez aussi demeurer d’accord que le génie est plus à plaindre et plus malheureux que nous. C’est pourquoi, puisque nous avons trouvé ce que nous cherchions, retournons dans nos États, et que cela ne nous empêche pas de nous marier. Pour moi, je sais par quel moyen je prétends que la foi qui m’est due me soit inviolablement conservée. Je ne veux pas m’expliquer présentement là-dessus ; mais vous en

apprendrez un jour des nouvelles, et je suis sûr que vous suivrez mon exemple. » Le sultan fut de l’avis de son frère ; et continuant tous deux de marcher, ils arrivèrent au camp sur la fin de la nuit du troisième jour qu’ils en étaient partis.
La nouvelle du retour du sultan s’y étant répandue, les courtisans se rendirent de grand matin devant son pavillon. Il les fit entrer, les reçut d’un air plus riant qu’à l’ordinaire, et leur fit à tous des gratifications. Après quoi, leur ayant déclaré qu’il ne voulait pas aller plus loin, il leur commanda de monter à cheval, et il retourna bientôt à son palais.
A peine fut-il arrivé, qu’il courut à l’appartement de la sultane. Il la fit lier devant lui, et la livra à son grand vizir, avec l’ordre de la faire étrangler ; ce que ce ministre exécuta, sans s’informer quel crime elle avait commis. Le prince irrité n’en demeura pas là ; il coupa la tête de sa propre main à toutes les femmes de la sultane. Après ce rigoureux châtiment, persuadé qu’il n’y avait pas une femme sage, pour prévenir les infidélités de celles qu’il prendrait à l’avenir, il résolut d’en épouser une chaque nuit, et de la faire étrangler le lendemain. S’étant imposé cette loi cruelle, il jura qu’il l’observerait immédiatement après le départ du roi de Tartarie qui prit bientôt congé de lui et se mit en chemin chargé de présents magnifiques.
Schahzenan étant parti, Schahriar ne manqua pas d’ordonner à son grand vizir de lui amener la fille d’un de ses généraux d’armée. Le vizir obéit. Le sultan coucha avec elle, et le lendemain, en la lui remettant entre les mains pour la faire mourir, il lui commanda de lui en chercher une autre pour la nuit suivante. Quelque répugnance qu’eût le vizir à exécuter de semblables ordres, comme il devait au sultan son maître une obéissance aveugle, il était obligé de s’y soumettre. Il lui mena donc la fille d’un officier subalterne, qu’on fit aussi mourir le lendemain. Après celle-là, ce fut la fille d’un bourgeois de la capitale ; et enfin chaque jour c’était une fille mariée, et une femme morte.
Le bruit de cette inhumanité sans exemple causa une consternation générale dans la ville. On n’y entendait que des cris et des

lamentations. Ici c’était un père en pleurs qui se désespérait de la perte de sa fille ; et là c’étaient de tendres mères qui, craignant pour les leurs la même destinée, faisaient par avance retentir l’air de leurs gémissements. Ainsi, au lieu des louanges et des bénédictions que le sultan s’était attirées jusqu’alors, tous ses sujets ne faisaient plus que des imprécations contre lui.
Le grand vizir, qui, comme on l’a déjà dit, était malgré lui le ministre d’une si horrible injustice, avait deux filles, dont l’aînée s’appelait Scheherazade 4, et la cadette Dinarzade 5. Cette dernière ne manquait pas de mérite ; mais l’autre avait un courage au-dessus de son sexe, de l’esprit infiniment avec une pénétration admirable. Elle avait beaucoup de lecture et une mémoire si prodigieuse, que rien ne lui était échappé de tout ce qu’elle avait lu. Elle s’était heureusement appliquée à la philosophie, à la médecine, à l’histoire et aux arts ; elle faisait des vers mieux que les poètes les plus célèbres de son temps. Outre cela, elle était pourvue d’une beauté extraordinaire, et une vertu très solide couronnait toutes ces belles qualités.
Le vizir aimait passionnément une fille si digne de sa tendresse. Un jour qu’ils s’entretenaient tous deux ensemble, elle lui dit : « Mon père, j’ai une grâce à vous demander ; je vous supplie très humblement de me l’accorder. — Je ne vous la refuserai pas, répondit-il, pourvu qu’elle soit juste et raisonnable. — Pour juste, répliqua Scheherazade, elle ne peut l’être davantage, et vous en pouvez juger par le motif qui m’oblige à vous la demander. J’ai dessein d’arrêter le cours de cette barbarie que le sultan exerce sur les familles de cette ville. Je veux dissiper la juste crainte que tant de mères ont de perdre leurs filles d’une manière si funeste. Votre intention est fort louable, ma fille, dit le vizir ; mais le mal auquel
4 Scheherazade, fille de la lune. Les peuples orientaux, étant nomades pour la plupart, font souvent de l’astre voyageur des nuits l’objet de leurs comparaisons les plus gracieuses et les plus poétiques : lorsqu’ils parlent de leurs maîtresses en général, les images, les allégories et les idées empruntées à la belle et riante nature qui est sous leurs yeux, forment la partie principale de leur poésie.
5 Dinarzade, précieuse comme l’or.

vous voulez remédier me paraît sans remède. Comment prétendez-vous en venir à bout. — Mon père, repartit Scheherazade, puisque, par votre entremise, le sultan célèbre chaque jour un nouveau mariage, je vous conjure par la tendre affection que vous avez pour moi, de me procurer l’honneur de sa couche. » Le vizir ne put entendre ce discours sans horreur. « O Dieu ! interrompit-il avec transport, avez-vous perdu l’esprit, ma fille ? Pouvez-vous me faire une prière si dangereuse ? Vous savez que le sultan a fait serment sur son âme de ne coucher qu’une seule nuit avec la même femme et de lui faire ôter la vie le lendemain, et vous voulez que je lui propose de vous épouser ? Songez-vous bien à quoi vous expose votre zèle indiscret ? — Oui, mon père, répondit cette vertueuse fille, je connais tout le danger que je cours, et il ne saurait m’épouvanter. Si je péris, ma mort sera glorieuse ; et si je réussis dans mon entreprise, je rendrai à ma patrie un service important. — Non, non, dit le vizir, quoi que vous puissiez me représenter pour m’intéresser à vous permettre de vous jeter dans cet affreux péril, ne vous imaginez pas que j’y consente. Quand le sultan m’ordonnera de vous enfoncer le poignard dans le sein, hélas il faudra bien que je lui obéisse. Quel triste emploi pour un père ! Ah ! si vous ne craignez point la mort, craignez du moins de me causer la douleur mortelle de voir ma main teinte de votre sang. — Encore une fois, mon père, dit Scheherazade, accordez-moi la grâce que je vous demande. — Votre opiniâtreté, repartit le vizir, excite ma colère. Pourquoi vouloir vous-même courir à votre perte ? Qui ne prévoit pas la fin d’une entreprise dangereuse n’en saurait sortir heureusement. Je crains qu’il ne vous arrive ce qui arriva à l’âne, qui était bien, et qui ne put s’y tenir. — Quel malheur arriva-t-il à cet âne ? reprit Scheherazade. — Je vais vous le dire, répondit le vizir ; écoutez-moi.